Points de repère cognitifs sur la guerre économique

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Par Guiseppe Gagliano qui dirige le Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis (CESTUDEC)

La présente chronologie vous propose un rappel rétrospectif, fondé sur une sélection de citations tirées des ouvrages de Christian Harbulot, afin de montrer que le diagnostic des mécanismes structurants de la guerre économique est ancien, étayé et formulé de manière méthodique dès le début des années 1990. La perception actuelle de ces dynamiques ne relève donc pas d’une rupture inédite, mais d’un déplacement du seuil d’acceptabilité : elles sont aujourd’hui plus assumées, plus explicitement nommées, plus directement revendiquées et plus brutalement mises en œuvre. Autrement dit, ce qui change tient moins à la nature des rapports de force qu’à leur visibilité, à leur exposition publique, à leur normalisation et à leur intensification opérationnelle. Dans ce contexte, la lecture rétrospective proposée ici vise à détacher l’analyse de l’actualité immédiate, à prendre du recul, à restituer des continuités, à rappeler des invariants et à stabiliser des repères conceptuels. Il devient dès lors de plus en plus difficile de faire comme si ces logiques n’existaient pas, puisqu’elles s’imposent simultanément dans les discours, dans les pratiques, dans les normes et dans les effets.

Dès 1991, Harbulot décrit une France qui voit disparaître des entreprises non par fatalité, mais faute d’avoir su se doter des moyens de résister à des formes inédites de concurrence sur le marché mondial. La compétition devient totale, elle oppose les principales puissances économiques et fragilise mécaniquement les nations les plus faibles. Le message est limpide : dans un environnement en mutation permanente, le retard se paie comptant, et l’illusion du temps long devient un luxe. À la fin de la décennie, l’analyse se déplace vers la logique d’empire : dans l’histoire des rapports de force, une puissance dominante évite de se battre durablement sur deux fronts. Si l’Asie est perçue comme l’enjeu principal, l’Europe peut être traitée comme le front le plus vulnérable, donc celui qu’on affaiblit pour mieux affronter l’autre. Derrière l’affichage du partenariat, se dessine déjà l’idée d’un allié « docile » parce que structurellement moins préparé à la conflictualité géoéconomique.

Au début des années 2000, l’argument se durcit : lorsqu’une nation revendique le droit de dominer au nom de la préservation de ses intérêts, elle modifie les règles du jeu entre alliés et adversaires. Les frontières se brouillent, les relations se fragilisent, la coopération devient conditionnelle. Ce basculement ne signifie pas que tout devienne affrontement, mais que l’ambiguïté stratégique s’installe comme norme : on peut agir ensemble sur un théâtre, et s’attaquer sur un autre, avec des moyens économiques, juridiques, technologiques. Dans la même période, l’analyse des dynamiques de puissance s’appuie sur une image de plaques géoéconomiques : montée en puissance de la Chine, émergence progressive de l’Inde, inquiétude occidentale, effets de chaîne et incertitudes capables de produire des tensions d’ampleur variable. Ce n’est pas un discours de résignation, c’est une grille de lecture : comprendre les mouvements lents qui préparent les chocs rapides.

En 2014, la formule devient presque une règle pratique : l’allié est aussi un adversaire. La solidarité stratégique et la compétition industrielle cessent d’être perçues comme contradictoires ; elles coexistent. Un même partenaire peut soutenir une opération militaire et, simultanément, chercher à affaiblir des entreprises alliées dans un secteur clé afin de prendre l’ascendant technologique et commercial. La guerre économique apparaît alors non comme une exception, mais comme un mode normal de la puissance, plus discret que la force armée, mais souvent plus efficace parce qu’il agit sur la durée, sur les règles et sur les dépendances.

Les années 2021-2022 ajoutent une dimension institutionnelle et culturelle. Des enquêtes menées auprès de diplômés spécialisés situent les États-Unis au premier rang des puissances perçues comme attaquant les intérêts économiques français : il ne s’agit pas d’un jugement juridique, mais d’un indicateur de climat, révélateur d’une prise de conscience dans des milieux formés précisément à lire la conflictualité économique. La critique porte surtout sur un déséquilibre : la notion de combat économique a longtemps été quasi absente de la formation des élites, à l’exception de ceux passés par l’intelligence économique. Les services de sécurité améliorent la compréhension des menaces et identifient mieux l’origine des coups, mais dès qu’il s’agit d’assumer une posture offensive, c’est-à-dire d’accroître la puissance par l’économie, l’autorité politique trouve souvent de bonnes raisons de ne pas agir.

Ce tableau débouche sur une lecture sévère de l’Europe : prisonnière de son histoire, affaiblie par la destruction de sa puissance au XXe siècle, moins disposée à « se battre » pour rester maîtresse de son destin, et surtout piégée par ses dépendances. Dépendance militaire externe, principalement vis-à-vis des États-Unis ; dépendance commerciale et industrielle, notamment vis-à-vis de la Chine ; fracturation interne qui empêche une stratégie commune, entre l’affirmation solitaire de certains acteurs, l’affaiblissement d’autres, l’alignement sécuritaire des pays nordiques et est-européens, et les hésitations des pays latins à faire valoir une identité stratégique propre. L’Europe conserve encore des atouts : son poids économique, sa puissance de marché, son excédent commercial avec les États-Unis, sa capacité de consommation. Mais la question posée est brutale : pour combien de temps, si la conflictualité s’intensifie et si les règles du jeu deviennent de plus en plus coercitives ?

Dans cette perspective, le retour rétrospectif n’est pas un exercice de style : il sert à se détacher du bruit de l’actualité, à rétablir des continuités, à rappeler des invariants et à stabiliser des repères conceptuels. Le cœur du problème n’est pas que la guerre économique soit nouvelle, mais qu’elle soit désormais plus visible, plus publique et plus assumée. Et c’est précisément cette visibilité, devenue normale, qui rend chaque jour plus difficile la tentation de faire comme si ces logiques n’existaient pas.

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