Par Jacques Sapir
L’industrie manufacturière russe a connu une forte croissance depuis 2022. Alors que le PIB augmentait de 7,1% sur 2022-2024, l’industrie manufacturière s’accroissait quant à elle de 15,1% sur la même période. Cette différence importante des taux de croissance s’explique en partie par l’effet direct du secteur de défense, mais en partie aussi par l’effet indirect qui a vu les sous-traitants du secteur de défense réaliser des efforts considérables pour remplacer les biens importés. Dans cette note, on cherchera à estimer tant l’effet direct que l’effet indirect des dépenses militaires sur l’industrie russe[1], ainsi que les évolutions du cadre administratif, institutionnel et économique qui ont rendu possible la très forte croissance de l’industrie de défense à un coût sommes toute modéré.
- Effet global de l’effort militaire
En 2019, la part de l’industrie manufacturière dans la production industrielle totale était de 65,0%. En 2024, elle était passée à 69,6%. Cette montée du secteur manufacturier de l’industrie en si peu de temps est spectaculaire. En réalité, cette montée se fait du 2ème semestre 2022 à la fin de 2024, soit sur 30 mois. Ce secteur manufacturier a continué à croître, quoique moins rapidement sur les 11 premiers mois de 2025. Au sein du secteur manufacturier, les branches à haute valeur ajoutée et à techniques avancées sont celles qui connaissent la progression la plus rapide. La Russie a donc connu un processus rapide de complexification de la production industrielle. Ce processus est en bonne partie dû à la demande pour des armements toujours plus perfectionnés. Mais, la nécessité de produire des sous-ensembles aux produits finaux qui ne soient plus dépendants de licences étrangères, en raison des sanctions prises contre la Russie mais aussi dans le cadre d’un projet de développement de la souveraineté industrielle, a conduit à étendre le périmètre de la complexification de la production. De ce point de vue, les efforts entrepris pour réaliser la substitution aux importations ont notablement conduit à étendre le processus de complexification de la production. Sur la base des informations à partir de sources « ouvertes », de nombreux auteurs ont conclu que l’industrie de défense avait joué un rôle capital tant dans l’accélération de la production de l’industrie manufacturière que dans le processus de complexification de la production.
Sur la base de la classification statistique russe (groupe OKVED2 dans la nomenclature), on considère que 4 branches regroupent la plus grande partie de la production militaire :
- Production de produits métalliques finis, à l’exclusion des machines et équipements.
- Production d’ordinateurs et de produits électroniques et optiques.
- Production d’ordinateurs et de produits électroniques et optiques.
- Production d’autres produits finis.
Or, les trois premières branches ont connu les taux de croissance les plus importants. Les taux sont effectivement très élevés, la production de produits métalliques finis ayant augmenté de 50% en 3 ans, la production de matériels électroniques et optiques, mais aussi celle des « autres moyens de transport » ayant pour leur part plus que doublées.

Bien sûr, toute la production de ces trois branches n’est pas uniquement constituée de productions militaires. Mais, la part des produits à destination militaire est largement dominante dans la production de ces trois branches. A cet égard, il convient de noter l’augmentation des taux de croissance dans le secteur de la « Production d’ordinateurs, de produits électroniques et optiques ». Elle a été prédéterminée par une accélération significative de la dynamique des activités suivantes :
- Production de lampes et tubes électroniques à vide ou à gaz (+127,0 points de pourcentage).
- Production de dispositifs semi-conducteurs et de leurs composants (+131,5 points de pourcentage) ;
- Production de circuits électroniques intégrés (+75,5 points de pourcentage)
- Fabrication de radars, d’équipements de radionavigation et de radiocommande (+157,0 points de pourcentage)
- Fabrication d’ordinateurs, de leurs composants et accessoires (+114,7 points de pourcentage
- Fabrication d’équipements de communication, d’équipements de transmission radio ou télévision et de caméras de télévision (+175,7 points de pourcentage).
Lors d’une déclaration publique faite en décembre 2025, le Président V. Poutine a donné des ordres de grandeur pour la croissance de la production purement militaire[2].
– La production d’armements blindés a été multipliée par 2,2 ;
– La production de véhicules de combat d’infanterie et de véhicules blindés de transport de troupes a été multipliée par 3,7 ;
– La production d’équipements aéronautiques militaires a été multipliée par 4,6 ;
– La production de produits automobiles a été multipliée par 5,7 ;
– La production de missiles et d’artillerie a été multipliée par 9,6[3] ;
– La production d’équipements de communication et de guerre électronique a été multipliée par 12,5 ;
– La production d’équipements de protection individuelle a été multipliée par près de 18 (17,9) ;
– La production d’armes et de munitions a été multipliée par plus de 22.
On notera, dans cette liste, la très forte croissance de la production des équipements de guerre électronique, mais aussi de munitions et des équipements de protection individuelle. En revanche, la production de drones, qui a connu une explosion avec le conflit (de quelques milliers à près de 100 000 par an) ne semble pas être incluse dans cette liste. Les chiffres annoncés par V. Poutine sont cohérents avec la croissance de la production dans les diverses branches évoquées, compte tenu du fait qu’une partie de cette production va vers le secteur civil. Il reste à déterminer comment l’industrie russe a-t-elle pu fournir un tel effort en relativement peu de temps.
- Les institutions encadrant le développement de la production militaire
En fait, le gouvernement et les industriels se sont mis d’accord pour tout une série de mesures réorganisant le secteur de la production militaire. Ces différentes mesures se sont avérées efficaces, permettant un développement rapide du secteur de la défense.
- Mesures financières
Trois mesures importantes ont été prises pour assurer que les entreprises produisant des biens militaires bénéficient des liquidités suffisantes :
- Paiement anticipé des contrats publics jusqu’à 80 %.
- Pour la réalisation de missions spécifiques, paiement anticipé des contrats publics jusqu’à 100 %.
- Simplification de la procédure de tarification des contrats publics avec fournisseurs uniques.
Les mesures de type « prépaiements » ont été très utilisées en 2022 et en 2023. Elles ont assuré la stabilité du financement dans la phase d’accélération de la production. Leur importance semble avoir déclinée à partir de 2024 quand la production a atteint un rythme de croisière.
- Mesures portant sur le cadre normatif de l’industrie militaire
Ces mesures ont visée à assouplir le cadre normatif dans lequel l’industrie militaire travaillait. Ces mesures ont eu comme objectif de donner aux entreprises militaires plus de souplesse et de réactivité pour s’adapter à la nouvelle situation. Ces mesures semblent avoir été introduites au 4ème trimestre 2022 et au 1 er trimestre 2023.
- Ensemble de mesures pour la période 2022-2023 visant à garantir l’indépendance technologique dans la production d’équipements militaires (armements, matériel militaire et équipements spéciaux).
- Simplification de la procédure de décision relative au remplacement des produits étrangers par des produits nationaux dans la production de biens de haute technologie.
- Procédure d’agrément simplifiée pour les services VVST (acquisition de services numériques et d’information).
- Simplification des procédures d’établissement de contrats de sous-traitance permettant aux grandes entreprises de passer des contrats avec des PME ou des TPE, en général issues des Technoparks pour remplacer des sous- traitants étrangers ou pour développer en grande production des prototypes réalisés par des PME et TPE.
- … Les concepteurs en chef ont été autorisés à remplacer plus rapidement les matériaux, les matières premières et les composants électroniques des prototypes d’armes et d’équipements.
Ces mesures ont eu une importance considérable pour la flexibilité du secteur militaire. Ces mesures sont largement associées au développement explosif de la production de drones, mais elles ne se sont pas limitées à cette production. Il semble que le ministre de la Défense, qui en 2022 et 2023 était le vice-Premier ministre, M. Belousov, ait eu un rôle tout à fait considérable dans la prise de ces mesures.
- Mesures de soutien général
Des mesures de soutien général aux entreprises du secteur de la défense ont aussi été prises, afin que ces entreprises puissent reconstituer leur trésorerie. Ces mesures ont surtout été prises au début de la guerre, de mars 2022 à la fin de 2022.
- Soutien de l’État aux organisations industrielles structurantes confrontées à des difficultés économiques.
- Soutien aux organisations exportatrices de produits industriels à vocation militaire.
A côté de ces mesures ciblant directement les entreprises du secteur de défense et visant à améliorer leur situation financière mais aussi leur flexibilité, des mesures relevant d’un cadre plus général ont été prises pour créer un environnement propice au développement rapide de la production.
- Les capacités de mobilisation ont été réactivées. Ces capacités, qui sont sous le contrôle du gouvernement, consiste en des stocks stratégiques de matières premières et de carburant.
- Les actifs matériels de la réserve d’État ont été déclassés. Ces actifs, en général des anciennes usines, ont été mises à disposition des entreprises qui en avaient besoin pour l’augmentation des volumes de production.
- Un cadre juridique spécifique régissant les relations de travail dans l’industrie de la défense a été établi ; cet assouplissement des règles concernant les heures supplémentaires a été important dans les premiers 12 mois de la guerre. Dans certaines usines, les travailleurs ont ainsi reçu l’autorisation de travailler 54 à 56h par semaine. Ceci explique que l’on ait connu des hausses de salaires réels supérieurs à 20%-25%.
- Des contrats de coopération sans appel d’offres ont été signés ; cette modification des règles de contrat entre les autorités publiques et les entreprises ont été prises pour accélérer la passation de contrats pour des produits correspondants aux retours d’expérience en provenance du front.
- Il est interdit de refuser de signer des contrats relatifs aux commandes de défense de l’État ; cette mesure semble avoir été assez symbolique. On ne cite pas de cas de réticence d’une entreprise à accepter un contrat de défense.
- Les citoyens travaillant dans les entreprises de l’industrie de la défense bénéficient d’un report de leur service militaire ; cette mesure accompagne la mesure citée au point (iii). Elle a été prise au 1 er novembre 2022, en réaction aux perturbations engendrées par la mobilisation partielle décrétée le 1 er octobre 2022.
Ces différentes mesures ont créé un cadre à la fois souple et financièrement attractif qui a permis le développement très rapide de la production d’armes et d’équipements de défense. Il faut noter qu’aucune mesure organisant la conversion d’entreprises du secteur « civil » vers des activités militaires n’a été prise. Le simple déblocage des usines militaires « sous cocons » semble avoir été suffisant pour accroitre la surface consacrée à la production de défense. Ces usines ont été mises à la disposition des entreprises de défense.
Conclusion
L’accroissement très rapide de la production militaire a été réalisé avec un accroissement modéré des dépenses militaires dans le PIB. Ces dernières constituent 5,4% du PIB quand on s’en tient à la définition stricte des dépenses militaires et 7,1% (voir note NCR n°134), quand on y associe les diverses dépenses qui sont en relation avec les dépenses militaires mais qui ne sont pas comptabilisées dans le budget de la Défense.
Le facteur réellement décisif dans cet accroissement a été bien plus l’ensemble des mesures administratives et concernant le cadre d’action des entreprises. Cet ensemble a donné aux entreprises militaires la souplesse et la réactivité nécessaire pour qu’elles puissent à la fois s’adapter à une hausse brutale des besoins des forces armées mais aussi aux changements dans la formulation de ces besoins, au travers des retours d’expérience (RETEX) provenant des unités au combat. La flexibilité dont l’industrie russe a su faire preuve à cet égard pourrait être donnée en exemple aux producteurs européens.
Les mesures financières, en particulier les mesures de prépaiement qui ont été importantes en 2022 et au début de 2023, ont joué un rôle notable dans la réaction des entreprises, facilitant certainement la prise de décision et permettant des investissements précoces, mais cette réaction n’a été possible qu’en raison de l’ensemble de mesures précitées. L’industrie militaire a donc connu à la fois une expansion considérable et un changement important dans la qualité et la nature des biens produits. L’histoire de ces quatre années de conflit confirme donc la très grande capacité d’adaptation de l’industrie militaire russe qui a su combiner à la fois une expansion considérable des volumes produits et une modernisation importante, et parfois vertigineuse (voir le secteur des drones), de la nature de ce qui est produit. On peut penser que les leçons de ces quatre années diffuseront dans l’industrie manufacturière dans son ensemble.
Notes
[1] Cette note s’inspire directement de la présentation faite au Séminaire franco-russe par A. Bogdanov et E. Ageeva de l’Université d’État de Novosibirsk, Institut d’Économie et de Génie Industriel, ASR.
[2] Déclaration du 26 décembre 2025, https://rg.ru/2025/12/26/putin-rasskazal-kak-izmenilos-voennoe-proizvodstvo-za-gody-svo.html
[3] Cette ligne inclut très probablement les missiles de croisière, les missiles balistiques (Iskander) , mais aussi les roquettes d’artillerie à longue portée.


