Les rapports de force économique au Soudan

Illustrations gratuites de Boîte

Fiche réalisée par un groupe de la SIE26 de l’EGE sous la direction de Christian Harbulot.

Ce travail de documentation s’inscrit dans le cadre de la réflexion menée au sein du CR451 sur le concept de prédation économique .

Contexte de crise récurrente

Le Soudan est en superficie le deuxième pays d’Afrique. Sa position est très importante par la multiplicité des contextes géopolitiques qui l’environnent :  la Libye déstabilisée depuis la chute de Khadafi, la revendication de puissance régionale de l’Egypte, les relations très tourmentées entre l’Erythrée et l’Ethiopie, la position particulière du Tchad dans la lutte contre les dérives jihadistes, l’instabilité de la République centrafricaine. Les déchirements répétitifs au Soudan du Sud depuis sa création en Etat indépendant en 2011, ne fait qu’accentuer la fragilité endémique de ce pays.

Il faut rajouter à cet état des lieux les manoeuvres souterraines qui opposent notamment la Russie aux Etats-Unis dans la zone en question. Certains analystes tels que Renaud Girard dans un article du Figarovox du 17 avril dernier, sous-entendent que l’aide de Washington n’est pas étrangère à la relance de la guerre civile. Cela se traduirait notamment par un soutien logistique aux milices paramilitaires dénommées Forces de soutien rapide (FSR) conduites par Mohamed Hamdan Dogolo (dit Hemetti). Ces dernières affrontent l’armée soudanaise dirigée par le général Abdel Fattah al-Burhan.

Un pays divisé par les enjeux intérieurs et extérieurs

Initialement Etat unitaire sous l’égide d’Omar Al Béchir, le Soudan a fait l’objet d’une scission en 2011. Le Sud Soudan disposait déjà d’une autonomie relative depuis les accords d’Addis-Abeba en 1972. Les deux Etats varient tant en raison des ethnies que des religions les composant.

Le Soudan (du Nord) a gardé l’ancienne capitale du pays. Il dispose d’un sol riche en minerais dont de l’or et du cobalt et des principales infrastructures aéroportuaires, portuaires et autoroutières. C’est également ici que les aménagements principaux du Nil Bleu et du Nil Blanc sont concentrés avec les barrages de Merowe, de Sennar et de Jebel al-Awliya.

Le Soudan du Sud bénéficie de moins d’atouts que son homologue du Nord. Il dispose cependant de riches plaines alluvionnaires permettant le développement d’une agriculture. Il a également un sol doté d’hydrocarbures intéressant grandement le marché chinois qui investissait encore massivement en 2017 pour en sécuriser les approvisionnements.

Le Soudan du Nord

Le Soudan vit dans le chaos depuis la prise de pouvoir par les militaires le 25 octobre 2021 et la démission du premier ministre le 2 janvier 2022. De fréquentes manifestations continuent d’avoir lieu dans plusieurs villes, notamment à Khartoum et Omduran. Le 29 juin 2021 le pays a atteint le point de décision de l’initiative PPTE (Pays Pauvres Très Endettés), lui permettant de bénéficier d’un nouveau programme du FMI et de nouveaux financements de la part du Fonds, de la Banque africaine de développement et surtout de la Banque Mondiale (2 milliards de dollars). Malgré ces mesures volontaristes, les indicateurs macro-économiques restent fragiles, favorisant des axes de prédation économique.

Les relations avec le Koweït s’intensifient via des investissements et des aides humanitaires. Les dirigeants des deux pays tiennent des discours similaires affirmant leur volonté d’approfondir leurs liens. Le Koweït est l’un des rares à souhaiter investir au Soudan du Nord. Les relations entre le Soudan du Nord et la Russie se consolident sur des bases militaires d’une part et sur le volet économique d’autre part. Toutefois, il faut pointer du doigt les activités de Wagner sur le territoire.

La Chine continue d’investir massivement dans les différents projets d’infrastructures du pays, et s’intéresse aux ressources minières présentes au Soudan du Nord.

Enfin, la zone de l’Afrique subsaharienne est stratégique pour les desseins turcs sur le continent.

Principaux acteurs identifiés

La Chine 

La demande en infrastructures est forte sur le territoire. Souhaitant poursuivre sa conquête économique en Afrique, la Chine investit massivement en répondant aux besoins en infrastructure soudanaise.

Une politique d’investissements tous azimuts

La Chine a principalement investi au Soudan dans les domaines suivants : agriculture, énergie, soutien budgétaire, industrie, mine, construction, transport et stockage, approvisionnement en eau et assainissement. La totalité des investissements chinois représente plus de 20 milliards de dollars.

Dans le domaine de l’agriculture, le Soudan a fait de nombreux prêts pour financer des projets d’infrastructures ou acheter du matériel agricole comme la réhabilitation des usines d’égrenage de coton ou l’acquisition d’équipements pour l’irrigation et l’eau. La Chine a livré des équipements dans la région du Darfour. L’entreprise Petro China a envoyé des experts pour enseigner l’agriculture dans la région du Kordofan du sud. La totalité des prêts accordés au Soudan pour l’agriculture représente environ 1 milliards USD. La dilution de ce type de prêt semble laisser à croire qu’il n’y a pas de prédation dans ce secteur. Cependant la stratégie chinoise en vue de sa souveraineté alimentaire et de sa volonté de gain en terres agricoles rend cette politique d’investissement à surveiller pour l’avenir.

Concernant le secteur énergétique, la Chine a fourni certes des prêts financiers conséquents au Soudan, mais aussi une main d’œuvre pour la réalisation de ces projets. Elle a construit le barrage de Merowe qui se situe à 350km au nord de Khartoum, sa puissance est de 1250 kw, c’est le deuxième plus grand barrage sur le Nil. La Chine, via sa société nationale China National Nuclear, a aussi participé à la construction d’un réacteur nucléaire. La totalité des prêts financiers réalisés par le Soudan à la Chine pour des projets liés à l’énergie représentent plus de 5 milliards USD. Il ne semble pas y avoir de prédation dans ce secteur, la Chine ne récupère pas, ou n’a pas encore récupéré, le contrôle des infrastructures qu’elle a bâties.

En ce qui concerne le soutien budgétaire, la Chine a accordé un prêt de 1.5 milliards USD à l’entreprise Sudan National Petroleum Corporation pour combler le déficit budgétaire et redresser la balance. Ce qui renforce davantage sa dette auprès de la Chine.

La Chine a accordé des prêts de plusieurs millions au Soudan pour de l’acquisition d’équipement pour l’exploitation des mines. Elle a aussi financé l’envoi d’experts pour former les Soudanais à l’utilisation du matériel chinois. La totalité des financements s’élèvent à plus de 4.5 milliards USD. En 2020 la Chine a signé un accord avec le Soudan lui donnant les droits d’explorer et d’exploiter l’or, la chromite, le sable noir et le marbre présents dans les mines du Soudan. De plus, Port-Soudan est le débouché́ du pétrole soudanais dont la Chine est le 1er acheteur et en contrôle 71 % de la production avec CNPC. Il semblerait y avoir de la prédation sur les mines soudanaises et sur les hydrocarbures.

La Chine a participé au financement de nombreuses routes au Soudan. Par exemple entre El Nahood et Un Kadada, Renk et Malakal, ces routes s’étendent sur plusieurs centaines de kilomètres. Ainsi que des ponts comme celui de Merowe. Les prêts ont aussi servi à l’acquisition de matériels ferroviaires ainsi qu’à l’achat d’avions. De plus, l’aéroport de Khartoum a été construit par une entreprise Chinoise. La totalité des prêts pour ce domaine s’élève à plus de 4.5 milliards USD.

Enfin, des prêts ont été accordés pour réaliser des projets d’approvisionnement en eau dans plusieurs villes du pays : Dali, Mazmoom, Al-Matama, Abu Hamad etc… Ainsi que l’acquisition d’équipements pour l’irrigation. La totalité des prêts représente plus 1 milliards USD. Il ne semble pas y avoir de prédation.

La stratégie du piège de la dette

Le Soudan dépend de facto de la Chine en raison la dette qu’il lui doit. En effet, la Chine opère souvent avec le processus suivant : le pays a un besoin en infrastructure mais n’a ni les moyens techniques, ni les moyens financiers. Une banque chinoise accorde un prêt au pays pour qu’il puisse financer la réalisation du projet. La réalisation du projet est prise en charge par une entreprise chinoise qui fait venir sa main d’œuvre et ses ingénieurs. Le Soudan a reçu énormément d’aide financière de la Chine pour réaliser ses projets, ce qui le rend dépendant vis-à-vis de la Chine qui gagnent tous les appels d’offres. Bien souvent, en cas d’impossibilité de remboursement de la part du pays, la Chine récupère le contrôle des infrastructures. Cette méthode peut s’apparenter à de la prédation sur les infrastructures soudanaises (construites par la Chine). Cela s’illustre par exemple en 2020, où la Chine avait déjà annulé 160 millions de dollars de dette que lui devait le Soudan preuve d’une incapacité de ce dernier à honorer les échéances dues envers cette dernière.

La Russie

Comme dans de nombreux endroits sur le continent africain, la Russie s’est créé un point d’ancrage au soudan. Ceci se caractérise par des actions militaires et économiques exposées ci-après.

La recherche de pérennisation d’une dépendance militaire

La fédération de Russie, traditionnellement active au nord de l’hémisphère a toujours cherché à étendre ses territoires. Après la dissolution de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques, les objectifs de Moscou se sont portés vers une ouverture sur les mers chaudes. Dans cette quête, la mer Rouge est centrale et le Soudan en est la clé. C’est donc naturellement qu’un projet de base navale est né, fruit de plusieurs années de réflexion et de partenariat.

En effet, le 2 mars 2022, le General soudanais Dagalo a confirmé́ l’étude du projet de base navale russe riveraine de la mer Rouge, à Port-Soudan. Dans cette zone instable où s’accroissent les rivalités géostratégiques, les puissances établies telles que les Etats-Unis, la France ou la Chine s’interrogent sur les objectifs réels des Russes et des Soudanais.

L’implication russe en Afrique et au Moyen-Orient s’inscrit dans la politique de réaffirmation du rang de grande puissance (державность, prononcé “deržavnost”) mondiale de la Russie menée par Vladimir Poutine depuis 2000. Cette implication constitue en elle-même une véritable prédation pour l’économie soudanaise au vu de son emplacement. La base sera implantée en amont du détroit de Bab al-Mandab par lequel ne transitent pas moins de 10 % du trafic mondial de marchandises, une position stratégique qui coupe la voie aux flottes américaines.

Cet ancrage sur la côte soudanaise va accroître la soutenabilité́ et de ce fait la crédibilité́ des capacités de projection, de la Crimée vers et depuis l’Océan Indien, et de l’alliance russes. Il peut permettre par exemple la capacité de la VMF (Voïenno-Morskoï Flot, Marine russe) à escorter le trafic pétrolier syro-iranien.

Depuis la dislocation de l’URSS, il s’agirait de la première base militaire russe en Afrique. On parle ici d’environ 300 hommes mobilisés et de navires à projection nucléaire.

Mais comme le précise Roland Lombardi le 1er mai 2023 sur le site le dialogue :

” Le 13 février dernier, le ministre des Affaires étrangères russe Sergueï Lavrov était à Khartoum. Il a rencontré le ministre des Affaires étrangères par intérim Ali al-Sadiq et bien sûr le général Dogolo puis le général al-Burhan.  Celui-ci donne alors son accord pour l’ouverture d’une base navale russe à Port-Soudan et salue le déploiement de mercenaires russes de Wagner aux côtés des FSR !

Or, coup de théâtre quelques jours plus tard : Hemetti (le général Mohamed Hamdan Dogolo) s’oppose finalement au don de Port-Soudan aux Russes ! Étonnant pour celui qui a depuis longtemps tissé des liens étroits avec notamment les hommes de la société militaire privée russe…”

La Russie, sur le plan militaire, est donc bien implantée dans cette région d’Afrique. Un phénomène qui s’illustre également à travers la nouvelle génération de militaires soudanais. En effet, la formation des officiers des Forces Armées Soudanaises (FAS) se déroule souvent en Russie.

A noter également que la Fédération de Russie est aussi impliquée dans un vaste commerce d’armes à travers tout le pays. En effet, Moscou se place comme pourvoyeur d’armes majeur au Soudan, la situation s’est pour autant calmée depuis la chute du dictateur Omar El-Béchir en 2019. Outre les ingérences de Moscou sur le plan militaire, des interventions directes de la capitale sont également ressenties sur l’économie soudanaise.

Une convoitise sur les ressources minières soudanaises

Sur le thème des ressources minières, il est admis que la Russie aide le pays à cartographier ses métaux, notamment l’uranium et l’or.

A ce sujet, les investissements russes au Soudan, surtout dans l’or, sont très obscurs, on ne connaît ni leur ampleur ni leurs liens avec des acteurs étatiques, on ne peut que soupçonner une prédation effective.

Une récente enquête du journal Le Monde en partenariat avec OCCRP (Organized Crime and Corruption Reporting Project) a cependant pu nous éclairer sur la question. En effet des entreprises russes, dirigées par des membres du groupe militaire Wagner, sont implantées au Soudan dans le but de rendre l’or pur afin de le commercialiser. Une pratique qui inscrit le Soudan dans une “guerre des ressources”, moteur de la mondialisation.

Aujourd’hui, le Soudan est le troisième producteur d’or en Afrique et depuis 20 ans, le cours de ce métal n’a cessé d’augmenter, jusqu’à atteindre son plus haut niveau en mars 2022, à la suite de l’invasion russe en Ukraine. Ainsi pour garder le contrôle de son économie, le pouvoir soudanais s’est vu créer un système de licence supervisés par l’État. La plupart des entreprises qui en sont bénéficiaires sont contrôlées par des proches du pouvoir, parmi elles se trouve Meroe Gold, le centre de notre attention pour cette sous-partie, dont le dirigeant :  Mikhail Potepkin.

Cet homme serait aussi le représentant de l’entreprise M-Invest, l’une des industries illicites gravitant autour de Evgueni Prigojine, oligarque russe et fondateur de Wagner en 2014.

Si Meroe Gold est en relation avec le groupe Wagner, elle est aussi en étroite relation avec les autorités soudanaises, qui l’autorisent à recevoir l’intégralité des bénéfices de l’entreprise, sans aucune redevance à l’État, une situation particulière. Outre les livraisons suspectes en provenance de la Russie, les financements sombres, les changements de noms d’entreprises et les accords particuliers avec l’État, les informations concernant l’exploitation de l’or soudanais par la Russie reste un sujet sensible sur lequel nous disposons que de très peu d’informations. Un sujet source de nombreux problèmes de respect des droits de l’homme au Soudan, mais aussi problématique pour l’économie du pays.

La Turquie

La politique d’influence truque dans cette partie du monde repose sur les préceptes d’Ahmet Davutoglu[i], ancien premier ministre turc, dont Aurélien Denizeau nous décline les axes directeurs : « une politique pro-active, multipliant les initiatives ; une approche multi-dimensionnelle qui associe relations politiques, coopération économique et rapprochement culturel ; l’importance d’un soft power qui s’appuie aussi sur des acteurs non-étatique. »[ii].

La Turquie avance ses pions en Afrique en profitant de la perte d’influence d’autres acteurs à l’instar de la France, en menant une guerre informationnelle contre ses derniers notamment avec son narratif prônant l’anticolonialisme, l’islam politique et l’islamo-conservatisme.

Ankara propose un modèle alternatif au modèle américain fondé sur la sécurité ou au modèle chinois fondé sur les intérêts économiques. Le modèle turc combine l’action humanitaire, les projets de développement, les relations économiques et diplomatiques et dans un second temps les coopérations sur les sujets de défense.

L’importance de certains intérêts privés

Le Soudan est un pays où une implantation turque ne semble pas être, de prime abord, essentielle mais la portée géostratégique de ce territoire le rend important pour la stratégie d’Ankara en Afrique et particulièrement en mer Rouge et dans la corne de l’Afrique.

La présence de la Turquie au Soudan peut être illustrée par l’action de l’homme d’affaire Oktay Ercan, un des directeurs de l’entreprise Barer Holding[iii] qui a comme cœur d’activité le textile militaire et balistique, l’industrie minière, le bétail ainsi que l’aviation. Ce dernier a développé des relations économiques avec les forces armées soudanaises et le ministère de la défense soudanais par le truchement du l’entreprise SUR[iv]. Cette dernière est une entreprise internationale basée au Soudan qui a comme activité principale le textile militaire mais qui est aussi présente sur le secteur énergétique et de l’agriculture. Oktay Ercan est le directeur général et un actionnaire de cette entreprise aux côtés des forces armées soudanaises et des forces armées qatariennes.

Dès lors, la stratégie économique de prédation est d’établir des joint-ventures avec des entreprises paraétatiques dans le secteur militaire et spécialisées dans le textile et ceci a été répliqué dans d’autres pays[v].

En matière de présence militaire, la Turquie a organisé des exercices militaires en 2014 et 2015 au Soudan[vi]. Des bâtiments turcs sont présents dans le Port Soudan, ce qui illustre l’intérêt grandissant de la Turquie d’établir une présence continue dans la mer Rouge et dans la Corne de l’Afrique. Cette présence est une émanation de la doctrine “Mavi Vatan” en dehors de la mer Méditerranée et de la mer Noire. De plus, les ambitions turques en Afrique de l’Est ne se limitent pas au Soudan et à la mer Rouge. La Turquie a construit sa plus grande base navale à l’étranger en Somalie qui a coûté près de 50 millions de dollars avec comme objectif d’entrainer des milliers de soldat somaliens ainsi que des soldats turcs[vii].

Le partenariat stratégique entre le Soudan et la Turquie a été remis en question après départ d’Omar el-Bechir imposé par Abdel Fattah al-Burhan et Mohamed Hamdan Dogolo alias « Hemedti ». Cet évènement était un signe que les accords de Suakin ont failli être annulés en 2019 après que les dirigeants des forces armées avaient snobé les missions diplomatiques Qatariennes et ordonné le départ de l’ambassadeur du Qatar au Soudan après la fermeture du bureau local d’Al-Jazeera[viii]. Cet accord prévoit la location de l’ancien port ottoman de Suakin pour une durée de 99 ans afin d’être transformé en une infrastructure touristique à l’intention des pèlerins qui sont en route pour la Mecque[ix].

Les relations entre la Turquie et le Qatar

Le Qatar est l’allié privilégié de la Turquie dans la région et a été impliqué dans la politique étrangère turque au Soudan au travers d’un investissement de 4 milliards de dollars dans la rénovation du port de Suakin. Des entrepreneurs et des hommes d’affaires liés à la Turquie et au Qatar ont été arrêtés à la suite du départ forcé du résident Bechir et de nombreux leaders et soutiens locaux à l’ancien régime ont fui vers la Turquie pour organiser, regrouper et préparer leur retour au Soudan.

Si le changement de régime a refroidi les relations entre le Soudan et la Turquie, elle n’a pas non plus signé la fin des relations entre ces deux pays. La visite officielle de Burhan en août 2021 à Ankara a démontré que malgré les différentes tensions, Khartoum pour la Turquie continue d’être d’une importance stratégique dans sa politique africaine[x].

La relation stratégique entre le Soudan et la Turquie s’est montrée résiliente dans le temps malgré les changements de position politique de l’ancien et du nouveau régime. Les investissements dans des infrastructures sur la mer Rouge et la construction d’aéroport[xi] ont facilité les bons rapports entre Bechir, le Qatar et la Turquie.

Le Koweït

Il est possible d’identifier une stratégie d’intensification de la présence koweïtienne au Soudan, notamment à travers les investissements de l’État mais aussi des entreprises, que ce soit dans les infrastructures ou les services. Le discours diplomatique laisse entendre qu’une intensification des relations entre les deux pays en cours.

Fin novembre 2022 l’entreprise de télécommunications koweïtienne Zain s’est engagée à investir 800 millions de dollars dans les cinq prochaines années au Soudan dans des activités de prestation de service notamment dans les réseaux, la fibre optique ou encore les services bancaires numériques. Les procédures auprès du ministères des communications et transformation numérique soudanais serait en cours[xii]. Ces engagements ont été salués par Adel Hassan, ministre des Communications et de la Transformation numérique ainsi que le Général Abdelfattah al-Burhan, président soudanais.

Comme autre exemple d’investissements du Koweït au Soudan, il est possible de citer le cas de la centrale électrique dans l’État de Kordofan[xiii] : Le Koweït a financé une centrale électrique à Al-Fula à hauteur de 164.6 millions de dollars via le Fonds koweïtien pour le développement économique arabe et sous la forme de deux prêts remboursables sur 25 ans.

L’intensification des relations sont aussi visibles par l’aide humanitaire apportée par le Koweït[xiv] : à la suite des inondations dans l’État de Gezira en août et septembre 2022, l’ONG Al-Raham Internationale koweïtienne a organisé des convois de vivres à destination des victimes des inondations au Soudan.

Le  Soudan du Sud

Le Soudan du Sud est dans une situation plus compliquée que son homologue nord-soudanais. Larvé par un conflit très violent qui oppose depuis 2013 l’armée sud soudanaise à des groupes d’opposition faisant des ravages dans la population et ayant entrainé la fuite de près de quatre millions de personnes dans la région ou à l’intérieur du pays. En raison de ces données combinées avec un système de santé quasi inexistant, des inondations chroniques et une insécurité alimentaire permanente, il est une cible de prédation pour les acteurs étrangers également.

La situation au Sud-Soudan diffère, comme cela a été dit précédemment, car la Turquie ménage les différentes autorités de ces pays afin d’asseoir une présence durable en Afrique subsaharienne et en mer Rouge, en raison de l’importance stratégique de ces zones dans l’implantation de la Turquie sur le continent. L’exploitation aurifère au Sud-soudan constitue également un enjeu majeur pour l’État compte tenu du peu de contrôle dessus.  La Chine suit la même stratégie qu’au Soudan du Nord en investissant dans les projets d’infrastructures. Elle intervient principalement dans le milieu médical du pays où elle a pris la direction de plusieurs établissements hospitaliers. La majorité des exploitations sont artisanales et très peu encadrées. Or, l’or illégalement extrait est exporté soit par avion depuis Jubba, soit par la route aux frontières avec l’Ouganda (plaque tournante de l’or issu du trafic dans la région), la République Démocratique du Congo et le Kenya. Dubaï, la Chine, l’Inde ou encore la Suisse sont les principales destinations finales de l’or. Les trafiquants sont majoritairement sud-soudanais, ougandais ou kenyans. Ainsi donc, la prédation subie par le Soudan du Sud est autant le fait de puissances internationales que de structures locales.

Principaux acteurs identifiés 

La Chine

Les banques chinoises ont donné des prêts importants de plusieurs millions de dollars au Soudan du Sud pour la réalisation des projets. On observe aussi l’implantation d’entrepreneur chinois le long du Nil. Ils sont arrivés il y a longtemps au Soudan du Sud et y ont bâti leur fortune en construisant d’installation industrielles. On surnomme cette partie du pays “China Street”. De plus, ces entrepreneurs chinois emploient de la main d’œuvre sud-soudanaise à faible coût, les faisant travailler du lundi au lundi avec des salaires très bas. La colère commence à monter pour les employés de ces entreprises chinoises. Ils aimeraient davantage être formés dans le but de se développer eux-mêmes et réduire leur dépendance à la Chine.

L’aide sanitaire

La Chine participe principalement par l’envoi de fournitures pour les hôpitaux, de médicaments, et de médecins pour combler le manque sur place. Elle a financé une partie de la construction de l’Hôpital des femmes de Kiir Mayardit à Rumbek et beaucoup d’autres à Juba. De nombreux hôpitaux au Soudan du Sud sont estampillés China AID, ce qui signifie que la Chine dirige ces établissements en plaçant des médecins chinois à la tête du service hospitalier.

L’emprise technologique

La Chine envoie des ingénieurs et techniciens pour former le personnel du Soudan du Sud aux technologies chinoises utilisées. Elle maintient des investissements et prêts pour aider au financement d’infrastructures et matériels dédiés à l’extraction des hydrocarbures. Elle exploite les puits pétroliers se situant au nord du Soudan du Sud. Le pétrole est ensuite acheminé jusqu’à Port-Soudan où il sera ensuite envoyé en Chine.

L’arme des prêts

Les investissements chinois sont tout de même moins importants qu’au Soudan du Nord. Cependant, une stratégie similaire, par le biais des prêts que la Chine offre au Soudan du sud, lui permet de rendre ce dernier dépendant d’elle en lui imposant une dette qu’il ne pourra certainement pas rembourser. Ce qui permettra éventuellement à La Chine de se réapproprier lesdites infrastructures par la suite.

La présence turque

La stratégie turque au Soudan du Sud est élaborée d’après les mêmes préceptes que pour le Soudan et que pour les autres États africains en général. Néanmoins, Recep Tayyip Erdogan ne peut pas compter sur l’alignement de son idéologie islamo-conservatrice avec le Soudan du Sud car la population de ce dernier est majoritairement chrétienne animiste. Dès lors, la Turquie ne dispose pas d’une synchronisation confessionnelle. Il n’en reste pas moins que le Soudan du Sud entretient une relation commerciale et militaire avec la Turquie et a notamment signé un accord de coopération économique en 2017[xv].

Ce n’est qu’en novembre 2022, 5 ans après la signature que les deux pays se sont mis d’accord pour accélérer la ratification de l’accord de coopération. Ce dernier permettra à la Turquie d’investir dans l’industrie minière, dans l’agriculture, le bétail, l’éducation et le secteur de la santé[xvi].

Les accords de coopération économiques ont été décidés une année après que Angelina Teny, ministre de la Défense du Sud Soudan, a rencontré son homologue turc, Hulusi Akar, à Istanbul. Les deux ministres ont décidé que la Turquie formera et apportera son soutien militaire au Soudan du Sud. Ainsi, comme il était prévu dans le chapitre 2 des accords de paix de 2018 de l’accord entre les deux pays, 83 000 militaires seront entrainés dans le cadre l’unification de l’armée professionnelle[xvii].

La politique turque au Sud Soudan, pays à l’histoire relativement récente, ne semble pas être menée dans une logique de prédation. Si la Turquie pouvait se permettre des prédations au Soudan grâce au soutien de Bechir, sa politique étrangère au Sud s’inscrit dans une logique multi-dimensionnelle de coopération avec un pays qui lui est intéressant du fait de sa position géographique (frontalier avec le Soudan, proche de la Somalie et de la mer Rouge) et de ses ressources.

La rhétorique turque pour essayer de se mettre en valeur au Soudan du Sud n’en est pas moins agressive car comme dans les autres États africains, elle critique ce qu’elle qualifie de politiques néo-colonialistes de la part des anciennes puissances coloniales. Face à cette « néo-colonisation » des pays africains par des pays européens[xviii], la Turquie met en avant  sa propre expérience historique, sociale, politique et mène une politique fondée sur le principe « des solutions africaines pour des problèmes africains » et sur le principe « gagnant-gagnant ».

La question du trafic illégal des ressources aurifères 

Le sous-sol du Soudan du Sud est riche en pétrole et en or, notamment dans la région d’Equatoria. Les mines dans cette région échappent au contrôle de l’État. Cette région est limitrophe de l’Ouganda, du Kenya ainsi que de la République Démocratique du Congo (RDC).

Le Soudan du Sud fait face à l’exploitation et l’exportation illégale d’or : une étude de l’ONG Global Initiative[xix] de 2021 indique que la majorité de la production d’or produite dans le sud est exportée de manière illégale vers l’Ouganda, plaque tournante de l’or illégalement exploité dans la région, mais aussi vers la RDC et le Kenya. Il montre cependant que la production d’or dans les régions plus proches de Juba, comme Gorom est exportée illégalement par avion à destination de Dubaï, la Chine et la capitale ougandaise, Kampala.

Selon un rapport d’Interpol[xx] datant de mai 2021 sur le trafic illégal aurifère en Afrique centrale, Dubaï serait la destination de 95% de l’or provenant de l’Afrique de l’Est et centrale, puis est renvoyé vers l’Inde, la Chine ou encore la Suisse. Ce rapport indique aussi qu’en plus de l’exploitation sud soudanaise illégale, le Soudan du Sud serait une plaque tournante sur la chaine d’exportation d’or illégal de République centrafricaine et de RDC.

Au Soudan du Sud, la majorité des exploitations aurifères sont artisanales et peu encadrées : les marchands achètent directement aux petits exploitants sans qu’aucun contrôle ne soit exercé par le gouvernement. En mars 2017, la Banque centrale Sud-Soudanaise recensait près de 200 revendeurs d’or issu d’une exploitation illégale dans la région d’Equatoria, représentant 40 à 50 kilogrammes par mois[xxi]. Les acheteurs de cet or extrait de manière artisanales sont des commerçants somaliens, kenyans et Sud-Soudanais, ou encore des hommes d’affaire chinois.

Les élites sud-soudanaises sont aussi impliquées dans le trafic d’or : par exemple, Louis Lobong Lojore, gouverneur de l’État de l’Equatoria de l’Est a été accusé de faciliter l’exportation de l’or illégal[xxii]. Les ressources aurifères et leur exploitation sont un défi majeur pour l’État sud-soudanais et la corruption des élites locales rend d’autant plus compliqué le contrôle de ces ressources.

Notes


[i] Aurélien Denizeau, « Les éminences grises de la politique étrangère de Recep Tayyip Erdoğan», Institut français des relations internationales (IFRI).

[ii] Mavi Vatan, « La « Patrie bleue » : Origines, influence et limites d’une doctrine ambitieuse pour la Turquie, Institut français des relations internationales (IFRI).

[iii] Barer Holding.

[iv] Home, Sur International Investment.

[v] Turkey and Sudan : An enduring relationship ? Middle East Institute.

[vi] S. Shay, Turkey – Sudan strategic relations and the implication for the regio, Institute for Policy and Strategy, janvier 2018.

[vii] Details emerge of Turkish military base in Somalia.  

[viii] Turkey denies Suakin pact ends with Sudan.

[ix] E. Rabeyrin, « La Turquie de retour sur la mer Rouge », Le Monde.fr., 17 janvier 2018.

[x] Al-Burhan meets with Erdogan in Turkey, Al-Taghyeer, , août 2021.

[xi] Turkish firm to build new Khartoum international airport, Middle East Monitor, 24 mars 2018.

 [xiii] Agence Ecofin, « Soudan : 164 millions $ obtenus du Koweït pour la centrale électrique d’Al-Fula (405 MW) ».

[xiv] « Le soutien humanitaire du Koweït se poursuit pour l’État de Gezira ». suna-news.net. 7

[xv] Turkey, South Sudan ink economic cooperation deal.

[xvi] M. Lasuba, South Sudan, Türkiye to ratify economic cooperation deal. Eye Radio, 16 novembre 2022.

[xvii] Turkey to back unification of South Sudanese forces.

[xviii] P. Antonopoulos, Turkey’s rhetorical war with France resumes: “Macron should face his country’s colonial past,  Greek City Times, 28 août 2022..

[xix] Global Initiative, Illicit gold markets in East and Southern Africa, 2021.

[xx] Interpol, « L’exploitation aurifère illégale en Afrique Centrale », 2021.

[xxi] Ater, A. & Ater, A. « L’or, manne cachée du Sud-Soudan », La Tribune, 6 juillet 2017.

[xxii] A. Panchol, Taking from the poor : A mirror into South Sudan’s gold-mining business, Eye Radio, 24 août 2021.