Par Guiseppe Gagliano (cestudec, centro studi strategici carlo de cristoforis)
L’affaire Tekne-Nuburu n’est pas seulement une opération financière ordinaire. C’est presque un cas d’école de guerre économique contemporaine, où le contrôle d’une entreprise industrielle ne concerne plus seulement les bilans, les parts sociales et les plans de relance, mais la souveraineté technologique, les chaînes d’approvisionnement, la défense nationale, l’accès aux marchés militaires et la capacité de l’État à empêcher que des segments sensibles de son appareil productif passent sous influence extérieure.
Quand une entreprise locale devient une infrastructure stratégique
Tekne, entreprise des Abruzzes née dans les années 1990 et spécialisée dans les véhicules industriels, spéciaux et militaires, se trouve à un moment critique. D’un côté, elle possède des compétences, un carnet de commandes, des capacités d’ingénierie et une position intéressante dans le secteur de la mobilité tactique et des véhicules protégés. De l’autre, elle a traversé une grave crise de liquidité, avec des revenus passés de 54 millions d’euros en 2023 à 34 millions en 2024, le recours au chômage partiel pour les salariés et une procédure de règlement négocié de la crise. C’est précisément dans cet espace, entre valeur stratégique et fragilité financière, que s’insère l’intérêt de la société américaine Nuburu.
La société américaine entend acquérir 70 % de Tekne par l’intermédiaire de Nuburu Defense, après une première tentative bloquée par le gouvernement italien à l’été 2025 au titre du Golden Power. Le nouvel accord prévoit des financements déjà versés, de nouveaux apports en capital, la conversion de prêts d’associés, une augmentation de capital jusqu’à 29,7 millions d’euros, l’achat de parts aux actionnaires actuels et une composante liée aux revenus futurs. Le plan industriel évoque 565 millions d’euros de revenus cumulés entre 2026 et 2030 et 370 nouvelles embauches. Sur le papier, cela ressemble à une histoire classique de sauvetage industriel. En réalité, nous sommes devant une question beaucoup plus délicate.
La guerre économique passe par les entreprises affaiblies
La guerre économique moderne ne se mène pas seulement avec des droits de douane, des sanctions, des embargos ou le contrôle des matières premières. Elle se mène aussi en acquérant des entreprises vulnérables mais stratégiques, en entrant dans leur capital lorsqu’elles ont besoin de liquidités, en offrant des plans de relance, en promettant des emplois, en apportant des technologies et, en même temps, en obtenant l’accès aux brevets, aux compétences, aux fournisseurs, aux commandes, aux réseaux de relations et aux connaissances industrielles.
Tekne est un cas typique. Ce n’est pas un géant comme Leonardo, Fincantieri ou Iveco Defence Vehicles, mais elle appartient à cette catégorie d’entreprises moyennes spécialisées qui constituent l’ossature cachée de la souveraineté industrielle italienne. Des entreprises capables de concevoir, d’adapter, d’intégrer et de produire des systèmes utiles à la défense. Des entreprises qui ne font pas toujours la une, mais qui deviennent décisives lorsque le cycle historique change et que l’Europe recommence à se réarmer.
L’Ukraine a montré l’importance des véhicules protégés, de la mobilité tactique, des systèmes contre les drones, de la guerre électronique, de la rapidité de production, de la capacité à adapter des moyens civils aux exigences militaires et de la protection des équipages. Le fait qu’un véhicule MLS Shield de Tekne ait été cité par l’ancien président ukrainien Petro Porochenko pour avoir sauvé des militaires ukrainiens après l’impact d’un obus de mortier n’est pas un simple détail de communication. C’est le signal que ce type de produit a reçu une validation opérationnelle sur le terrain. Et dans la guerre économique, la validation sur le terrain vaut davantage que beaucoup de présentations industrielles.
Intelligence économique : celui qui contrôle l’information contrôle l’avenir
Le point central n’est pas seulement de savoir qui achète Tekne. Il est de savoir qui, à travers Tekne, pourra connaître le système de relations industrielles, technologiques et militaires dans lequel l’entreprise opère. L’intelligence économique sert précisément à cela : comprendre quelles entreprises sont stratégiques, lesquelles sont vulnérables, lesquelles possèdent des brevets, des compétences, des commandes, du personnel qualifié, un accès aux ministères, des relations avec les forces armées, des clients étrangers, des fournisseurs sensibles et des capacités de développement futur. Lorsqu’une société étrangère entre au capital d’une entreprise de défense, elle n’acquiert pas seulement des bâtiments, des machines et des bilans. Elle acquiert une mémoire technique, des réseaux commerciaux, des archives, des ingénieurs, des procédures, une connaissance des coûts, une capacité d’anticiper les appels d’offres publics, des rapports avec les sous-traitants, des informations sur les clients et la possibilité d’orienter les choix futurs de l’entreprise.
C’est ici que le Golden Power devient un instrument essentiel. Ce n’est pas une bureaucratie nationaliste. C’est la défense de l’espace industriel national. Le gouvernement italien avait déjà bloqué l’opération en 2025, selon certaines indiscrétions, en raison de doutes sur la gouvernance et de l’absence de garanties suffisantes sur l’avenir industriel de l’entreprise. Le nouvel accord tente manifestement de surmonter ces objections, en présentant un projet plus structuré, mieux financé et davantage aligné sur les priorités nationales. Mais la question demeure : le contrôle étranger renforce-t-il Tekne ou la transforme-t-il en un maillon d’une stratégie qui n’est pas italienne ?
La dimension militaire : véhicules, drones et énergie dirigée
Le projet industriel évoqué par les deux sociétés est ambitieux : créer une plateforme européenne intégrée dans les secteurs de la défense et de la sécurité, en réunissant mobilité tactique, systèmes contre les drones, guerre électronique, technologies à énergie dirigée et logiciels pour la résilience opérationnelle. Ce langage correspond parfaitement à l’évolution de la guerre contemporaine. Les champs de bataille ukrainiens, moyen-orientaux et caucasiens ont montré qu’aucun moyen militaire ne peut plus être considéré isolément. Un véhicule blindé doit être connecté, protégé par des capteurs, intégré à des réseaux de communication, capable d’opérer dans des environnements brouillés électroniquement et défendable contre les drones et les munitions rôdeuses.
L’avenir ne sera pas fait seulement de chars lourds ou de grandes plateformes conventionnelles. Il sera également fait de véhicules moyens, modulaires, rapidement adaptables, intégrés à des systèmes électroniques, dotés de protections actives, de communications sûres et d’une capacité de survie dans des scénarios saturés de menaces à bas coût. Tekne, dans ce cadre, peut jouer un rôle. Mais c’est justement pour cette raison que la question du contrôle devient sensible. Si une entreprise italienne participe à une chaîne de défense européenne, la question est simple : qui décide des priorités ? Qui oriente la recherche ? Qui contrôle l’accès aux marchés ? Qui maintient en Italie les compétences critiques ? Qui garantit que le personnel, les sites industriels et la propriété intellectuelle ne seront pas vidés de leur substance à moyen terme ?
La dimension géopolitique : États-Unis, Italie et défense européenne
L’entrée d’une société américaine dans une entreprise italienne de défense ne peut être lue en dehors du contexte géopolitique. L’Europe parle de plus en plus souvent d’autonomie stratégique, mais dans les faits elle continue de dépendre des États-Unis pour la technologie, le renseignement, les systèmes d’armes, la protection militaire et l’architecture de sécurité.
Cela ne signifie pas que tout investissement américain soit hostile. Ce serait une lecture naïve et idéologique. Les États-Unis sont des alliés de l’Italie et de l’Alliance atlantique. Mais c’est précisément entre alliés que la compétition industrielle est la plus forte. La défense européenne est aujourd’hui l’un des marchés les plus prometteurs du monde : réarmement, fonds communs, hausse des dépenses militaires, nécessité de reconstituer les stocks, production de munitions, véhicules terrestres, défense antiaérienne, technologies contre les drones. Celui qui contrôle aujourd’hui les bonnes entreprises contrôlera demain une partie des flux financiers.
L’Italie doit donc se poser une question simple : veut-elle que ses entreprises stratégiques soient sauvées une par une par des capitaux étrangers, ou veut-elle construire des instruments nationaux et européens pour les consolider, les financer et les intégrer sans en perdre le contrôle ? Le cas Tekne révèle la faiblesse structurelle du système italien : de grandes compétences industrielles, mais souvent sous-capitalisées ; des entreprises capables, mais fragiles sur le plan financier ; des carnets de commandes importants, mais des difficultés de gestion ; des technologies prometteuses, mais une protection stratégique insuffisante.
La dimension géoéconomique : la valeur cachée des chaînes industrielles
Le carnet de commandes de Tekne, estimé à environ 500 millions d’euros, est peut-être la donnée la plus importante. Cela signifie que l’entreprise dispose d’une demande potentielle, d’un marché, d’une reconnaissance et de possibilités de croissance. Mais cela signifie aussi que celui qui entre aujourd’hui dans son capital entre dans une chaîne industrielle qui pourrait bénéficier fortement du cycle de réarmement européen. Dans la géoéconomie de la défense, les contrats futurs valent autant que les usines présentes. La guerre en Ukraine, les tensions en Méditerranée, la militarisation de la mer Rouge, la crise du Moyen-Orient et la confrontation avec la Russie transforment la sécurité en un vaste marché public. Les États augmentent les dépenses, les entreprises cherchent des capacités de production, les investisseurs regardent désormais la défense comme un secteur non plus marginal, mais central. Dans ce scénario, une entreprise comme Tekne n’est pas seulement une entreprise des Abruzzes. C’est une porte d’entrée. Une porte d’entrée vers le marché italien, vers la chaîne européenne, vers la mobilité militaire, vers les commandes futures, vers les programmes communs et vers les exigences opérationnelles nées de la guerre réelle.
Le Golden Power comme épreuve de souveraineté
Le gouvernement italien devra décider s’il autorise l’opération, s’il la bloque ou bien s’il l’encadre. La troisième voie est probablement la plus réaliste : une autorisation avec des prescriptions strictes. Maintien des sites et de l’emploi en Italie. Garanties sur la recherche. Protection de la propriété intellectuelle. Contraintes sur la gouvernance. Contrôle des transferts technologiques. Obligation de continuité productive. Présence italienne dans les décisions sensibles. Surveillance des relations avec les clients militaires et les institutions publiques.
Le Golden Power ne doit pas être utilisé comme un geste symbolique. Il doit être employé comme un instrument d’intelligence économique appliquée. Il ne suffit pas de se demander d’où viennent les capitaux. Il faut se demander quelles informations, quelles technologies, quels marchés et quelles décisions seront déplacés après l’acquisition. La véritable partie ne se réduit donc pas à Nuburu face au Golden Power. Elle est beaucoup plus vaste. Elle concerne la capacité de l’Italie à comprendre que la guerre économique n’arrive pas toujours avec un visage agressif. Parfois, elle arrive sous la forme d’un investissement, d’un sauvetage, d’une augmentation de capital, d’un plan d’embauche, d’une alliance industrielle. C’est précisément pour cela qu’elle doit être évaluée avec froideur, sans préjugés mais sans naïveté.
Tekne a besoin de capitaux. L’Italie a besoin de défendre ses compétences. Nuburu propose une solution industrielle. L’État doit établir si cette solution renforce la souveraineté nationale ou la réduit.


