Par François Soulard
L’intelligence artificielle a pris son envol triomphal. Depuis 2022, les nouvelles technologies dites « génératives », au premier rang desquelles ChatGPT, se sont propagées à une vitesse sans précédent1. Tout l’écosystème informatique s’est mis en branle pour soutenir l’innovation. À l’instar des bulles spéculatives des années 2000 et 2012, le saut technologique a entraîné une course effrénée, tant sur le plan des narratifs que des paris financiers et des ambitions géoéconomiques. « Super-intelligence » prométhéenne et avancée majeure2 pour les uns. Spectre de crash boursier3 et d’extinction de l’humanité4 pour les autres. Désillusion5 et rendez-vous manqué avec l’intelligence effective6 et la productivité économique7 pour d’autres encore. Au milieu de la foire d’empoigne, la percée chinoise de DeepSeek début 2025 a relancé une compétition amorcée trois ans plus tôt par la licorne américaine, OpenAI. Ce brouhaha et le brouillage perceptif qui en découle masque cependant une démarche beaucoup plus silencieuse et structurelle qui est en train de se jouer sur le front de l’intelligence artificielle et de la gouvernance. Le décollage actuel de l’IA accélère en effet la mise en place d’une technostructure globale dont les cartes sont en train d’être positionnées stratégiquement.
Une technostructure pivotant sur six composants méthodologiques
Cette démarche est devenue visible plus nettement depuis quelques années dans l’univers scientifique, ainsi que dans de multiples initiatives civiles ou multilatérales qui multiplient leurs travaux dans le champ de l’IA et de la gouvernance. Les sujets traités abordent explicitement quatre grands domaines, tous étudiés sous l’angle des transformations émancipatrices fournies par l’IA : l’éthique, la formulation et la conception des politiques publiques, la prise de décision par la modélisation numérique des systèmes réels, l’optimisation de l’allocation des ressources. Ces développements irriguent d’ores et déjà des projets institutionnels et des pratiques concrètes. Ils sont néanmoins traités de manière compartimentée, ce qui limite la possibilité d’en dresser une vue générale. Si chaque contribution particulière semble à première vue dénuée de mauvaises intentions, leur assemblage dans une perspective d’ensemble fait néanmoins transparaître une tout autre orientation.
Le fil rouge qui relie ces différents travaux et initiatives mène en effet au développement d’une technostructure de gouvernance, fondée sur l’automatisation de la délibération humaine et sa mise à l’index des mécanismes traditionnels de régulation et de contrôle politique. Six grands composants méthodologiques peuvent être identifiés8, en écho aux domaines d’investigation mentionnés plus haut. 1. La modélisation des systèmes naturels et humains par le jumelage numérique. 2. L’automatisation de l’arbitrage moral et éthique. 3. La conception des règles et de la loi. 4. La mise en œuvre de la régulation par l’infrastructure informatisée. 5. La rétro-alimentation adaptative de la technostructure. 6. Le modelage comportemental et cognitif de la société.
Notes
1Cent millions d’utilisateurs en l’espace de quelques semaines pour ChatGPT.
2The Gentle Singularity https://blog.samaltman.com/the-gentle-singularity
3Brace for a crash before the golden age of AI https://archive.ph/46GaT
4L’intelligence artificielle serait aussi dangereuse que « les pandémies ou la guerre nucléaire », selon des leaders du secteur https://www.lemonde.fr/economie/article/2023/05/30/l-intelligence-artificielle-serait-aussi-dangereuse-que-les-pandemies-ou-la-guerre-nucleaire-selon-des-leaders-du-secteur_6175471_3234.html
5The Delusion at the Center of the A.I. Boom https://slate.com/technology/2023/03/chatgpt-artificial-intelligence-solutionism-hype.html
6Welcome to the AI trough of disillusionment https://www.economist.com/business/2025/05/21/welcome-to-the-ai-trough-of-disillusionment
7MIT report: 95% of generative AI pilots at companies are failing https://fortune.com/2025/08/18/mit-report-95-percent-generative-ai-pilots-at-companies-failing-cfo/
8Le chercheur anglais Escape Key figure parmi ceux qui ont en réalisé les analyses les plus poussées. Cette note reprend ses conclusions publiées dans le billet https://escapekey.substack.com/p/ai-for-good.


