par Christian Harbulot
Gemplus reste le symbole d’une défaite française dans le domaine de la guerre économique.
Défaite dans les choix vitaux de l’appareil industriel français en termes de stratégie d’accroissement de puissance par l’économie. L’intérêt de la France a été passé à la trappe dans cette affaire calamiteuse.
Rappelons et insistons sur ce fait essentiel : le groupe d’ingénieurs qui avait inventé la technologie de la carte à puces appartenait au groupe français Thomson. Sa direction n’a pas jugé utile de développer cette innovation en son sein. Les inventeurs ont donc quitté Thomson et créé Gemplus, une entreprise très fragile financièrement pour poursuivre leur épopée technologique.
Une telle décision de la direction Thomson que l’on peut considérer à posteriori comme catastrophique, aurait donné une place prépondérante à notre pays dans les technologies de l’information. Elle aurait aussi fortement compliqué l’opération de prédation menée contre une cible industrielle d’origine française, par l’appareil de guerre économique de « l’ami américain ».
Mais l’affaire Gemplus est aussi un raté dans le domaine de la guerre de l’information. Dan sun rapport du très faible au fort, nous pouvions placer un grain de sable pour contrecarrer la manoeuvre américaine. Je m’en étais ouvert à Thierry Dassault qui ne m’avait pas suivi dans la démarche de guerre cognitive que je lui suggérais à l’époque pour créer une dynamique informationnelle. L’EGE avait déjà les forces pour le faire…
L’Ecole de Guerre Economique avait posé les jalons de cette guerre cognitive qui n’a pas eu lieu le 12 novembre 2002 dans l’article ci-dessous et dont je reprends des passages.
« Il faut sauver le soldat Gemplus !
Le sort de GEMPLUS, leader mondial de la carte à puces, est scellé dit-on dans les milieux bien informés. L’entreprise française est en train de passer aux mains des Américains du fonds TPG, soutenus par leurs alliés allemands de la famille Quandt.
L’affaire Gemplus est plus qu’une histoire d’entreprise qui tourne mal, c’est une part essentielle de la richesse future de la France qui vient de nous être dérobée sous nos yeux. Comment en est-on arrivé à ce triste bilan d’incapacité à faire front devant la menace ?
L’enjeu stratégique passé à la trappe
Gemplus n’est pas une entreprise comme les autres, elle a inventé une technologie de pointe, la carte à puces dont les applications ont une importance vitale dans plusieurs secteurs-clés de l’industrie : le paiement électronique (la carte bancaire), les télécommunications (les cartes SIM);et l’industrie de la sécurité (cryptologie). Ces trois domaines sont au cœur du fonctionnement de l‘économie planétaire.
A titre d’exemple, Gemplus a lancé une véritable arme antipiratage : le concept Sumo (Secure Unlimited Memory Oncard). Il s’agit d’une carte dotée d’une mémoire maximale de 224 Mo (contre classiquement 32 ou 64 Ko) permettant de télécharger et stocker de façon sécurisée des fichiers multimédias. Ceux-ci, cryptés à l’aide d’algorithmes seraient ensuite décryptés à la volée par la carte qui aurait une vitesse de transmission de 20 mégabits par seconde. Un des usages de cette carte serait de stocker des fichiers sensibles pour les transférer en toute sécurité d’un ordinateur de bureau à un portable. On imagine bien sûr aisément qu’une telle technologie puisse gêner la recherche de suprématie des Etats-Unis dans le domaine archi-stratégique du contrôle des communications. Nous sommes bien dans le sujet.
A ce titre, les Etats-Unis d’Amérique les considèrent comme un élément essentiel de leur puissance. Alors une question, une seule, pourquoi une telle évidence n’a-t-elle pas été prise en compte en France ?
Dans son numéro du 5 novembre 2002, le quotidien Le Monde cite les services d’Etat, dont le Ministère de l’Economie et des Finances, qui ont suivi l’affaire. Une phrase conclut l’article intitulé Les services secrets américains cherchent-ils à mettre la main sur la carte à puces ?:
« Tous, sans voir la main de CIA et de la NSA derrière TPG, estiment dommage qu’une technologie française stratégique puisse être « délocalisée » mais disent ne pouvoir intervenir dans le cadre d’une société privé ».
Cet aveu est gravissime (…) Ce sont des fontionnaires français qui laissent partir, sans bouger le petit doigt, un atout majeur de l’intérêt de puissance français. Dans cette affaire, les services de renseignement français ont fait leur devoir mais personne ne leur a demandé de contrer cette attaque
Les reponsables de l’abandon du précarré stratégique Gemplus
1) Les responsables de THOMSON qui ont laissé partir en 1988 six ingénieurs avec le procédé de fabrication des cartes sont à l’origine du premier faux pas .
2) Le deuxième responsable est l’ancien PDG de Gemplus, Marc Lassus qui n’a pas su avoir de grandeur et dépasser son égo de cadre dynamique. Son départ pour Londres est à l’image du personnage fantasque décrit par les médias.
L’ancien gouvernement porte une responsabilité particulière dans la mesure où c’est en février 2000 que le fonds de pension américain entre dans le capital de Gemplus. Le gouvernement Jospin a commis une faute particulièrement grave en ne sachant pas trouver une parade à cette intrusion américaine qui menaçait un intérêt supérieur de la nation. Dans d’autres dossiers, une main invisble a eu plus de doigté. Pour ceux qui ont la mémoire courte, rappelons que l’incendie criminel du Crédit Lyonnais n’a toujours pas été élucidé.
3) Dominique Vignon, « grand commis » de l’Etat, a t-il simplement été parachuté Président du Conseil d’Administration de Gemplus en compensation de son éviction de Framatome ou bien a-t-il été effectivement missionné pour calmer le jeu et recruter un nouveau PDG après le départ de l’américain Antonio Perez ? (…) Aujourd’hui, il explique que tout ce qui tourne autour de l’idée d’une manœuvre de pillage ou de déstabilisation est du domaine de l’affabulation ou de la paranoïa. Vraiment, quelle perspicacité. Mais surtout apprécions le bilan : arriver dans une société minée par un management à l’américaine et recruter un administrateur d’In-Q-Tel, la société de capital-risque de la CIA, là, chapeau bas. »
4) Je rajouterai comme je l’ai précisé en 2002, le monde syndical qui a aussi une responsabilité dans la résonance nationale et européenne qui aurait dû être donné à cette affaire GEMPLUS. Il n’a pas su poser les enjeux technologiques de Gemplus (à l’exception des syndicats de cette entreprise) comme un enjeu industriel essentiel.
Force est de constater que les syndicats français manifestent encore trop rarement leur attachement à défendre un intérêt collectif au sens patriotique du terme. Saluons au passage l’action de terrain des syndicats SUD et SFE/CGC de Belfort qui ont mené une bataille contre General Electric après le rachat d’Alstom. Le collectif Reconstruire qui est né après cet épisode, est une première réponse qui tranche avec le silence stratégique du monde syndical dans le domaine de la guerre économique.
La piste de la guerre cognitive que nous aurions pu lancer pour faire de Gemplus un combat à la hauteur des enjeux était déjà soulignée en filigrane de ce dernier extrait tiré de l’article Il faut sauver le soldat Gemplus :
« Le sursaut possible
Est-il encore possible de sauver GEMPLUS des griffes de l’oncle Sam ?
Il existe un maillon faible dans cette affaire, c’est la famille Quandt qui est actionnaire de Gemplus à hauteur de 18% du capital. (…)
La dynastie Quandt a fait parler d’elle en choisissant de soutenir Adolf Hitler à son arrivée au pouvoir en 1933. L’épouse du fondateur de la dynastie, Gunther Quandt, le quittera pour épouser le chef de la propagande du Troisième Reich Joseph Goebbels. De son côté, Gunther Quandt fera trois ans de prison pour son passé nazi.
Pourquoi la famille Quandt est-elle le maillon faible ? Pour une simple raison, c’est que le capitalisme allemand doit choisir son camp : soit construire l’Europe et renforcer les liens sur la préservation de ses technologies-clés du continent ou manger à tous les rateliers. Ce choix n’est pas insignifiant, il est un des points de passage obligés de la vérification du fonctionnement du couple franco-allemand dans les profondeurs de l’alliance. Si à la prochaine assemblée d’actionnaires de Gemplus, la dynastie Quandt contribue à faire basculer le capital technologique de l’entreprise française aux mains des Américains, il s’agit ni plus ni moins d’un acte de trahison contre les fondements de l’Europe industrielle de demain. »
C’est ce cas d’école qui a été traité au débu des années 2000 par Canal Plus investigations et repris en 2025 par Michaël de Marliave de manière très démonstrative dans une vidéo/documentaire, diffusée sur YouTube : https://www.youtube.com/watch?v=2wMxldl3Alk.
Pour aller plus loin :



