Par Jacques Sapir
La production de drones a très fortement augmenté en Russie du fait de la Guerre en Ukraine. Cela a donné naissance à un véritable « secteur de la dronisation » avec ses sous-traitants et sa combinaison de grandes et de petites entreprises. Mais, nombre de composants, et en particulier les moteurs électriques, étaient jusqu’à présent importés de Chine.
Mais, dans ce secteur aussi, la substitution aux importations est en marche, comme le montre l’exemple du développement de la société Motorsky de Perm qu’un chercheur du CEMI a pu visiter les 23 et 24 février. Ce qu’il rapporte éclaire les processus industriels, et notamment les progrès de la robotisation, qui sont à l’œuvre dans ce secteur.
Le profil de cette entreprise est particulièrement intéressant en ceci qu’il montre comment l’action publique (par le biais des subventions et des prêts bonifiés) se combine avec des initiatives privées, et comment les entreprises peuvent collaborer entre elles et avec des centres de recherche universitaires.
1- La situation du « secteur de la dronisation » au cours de l’année 2025
La production de drones de tous types a augmenté de 2022 à 2025, parfois dans un facteur de 20 à 1. Aujourd’hui, la Russie est clairement le premier producteur de drones militaires au monde et l’un des tous premiers dans le domaine des drones civils. Selon diverses estimations, la part de la Russie sur le marché mondial de la production de drones se situe autour de 7-8 %. Il s’agit toutefois d’un cas rare où la demande intérieure pour un produit de haute technologie a connu une telle croissance qu’elle a tendu la chaîne d’approvisionnement et stimulé la production locale de composants clés.
En 2025, selon les estimations d’experts, environ 889 organisations (comme des laboratoires et centres de recherche universitaires) et entreprises en Russie étaient impliquées dans la production de drones et de composants. Une part importante était constituée de PME et d’entreprises issues des Technoparks existant désormais dans la plupart des universités d’État russes. Les salaires réels ont très fortement augmenté dans ce secteur depuis l’été 2022 (on parle de 50% pour les ouvriers et 75% pour les techniciens et ingénieurs). Cela indique que le marché dans ce domaine est dynamique et en croissance, mais fragmenté.
Le taux de localisation moyen pour l’ensemble du secteur est estimé entre 50 et 60 %, mais ces chiffres moyens ne sont pas rassurants : il est possible d’avoir un assemblage russe et certains composants locaux, tout en restant fortement dépendant des contrôleurs, composants, capteurs et matériaux importés. Les composants chinois détiennent encore une part de marché importante. Pourtant, la nature de cette dépendance évolue. « Auparavant, on assemblait des drones à partir de kits préfabriqués, mais aujourd’hui, on observe une augmentation des produits hybrides, avec des composants russes et importés, et les fabricants cherchent à répartir les risques entre leurs fournisseurs », explique Roman Koposov, un des responsables de la firme de conseil ARB-Pro qui est directeur de la planification stratégique.
Le cabinet de conseil ARB Pro cite des données sur le marché des drones civils dans son ensemble : en 2024 (les données pour 2025 ne sont pas encore disponibles), son volume a atteint 35,9 milliards de roubles (0,36 milliards d’Euros) et pourrait atteindre 70 milliards (0,78 milliards d’euros) d’ici 2030, selon une estimation prudente. En termes de volume, un objectif de demande annuelle est fixé à 46 000 unités d’ici 2030. Cependant, tout dépendra de la rapidité de développement du marché des drones civils et de la précision des ajustements réglementaires. « La question principale est de savoir si la demande sera régulière et généralisée, et non pas seulement ponctuelle », explique Roman Koposov.
Si l’on inclut le marché militaire, il est probable qu’en 2025, la valeur du marché ait été de 200 milliards de roubles, voire plus. Cela s’inscrit dans le développement de l’industrie des équipements électriques.

Graphique 1 : Source : FSGS (ROSSTAT)
On voit que cette branche de l’industrie a connu une très forte croissance d’août 2022 jusqu’à mars 2025. Par rapport au niveau atteint en janvier 2022 (avant la guerre), la croissance en janvier 2026 a été de 29% soit de 6,6% par an, en moyenne. Mais, on constate aussi un quasi arrêt de cette croissance en 2025, à la fois du fait de la politique de la Banque Centrale de Russie et, probablement, du fait d’une concurrence accrue de la part des entreprises chinoises, concurrence que facilite l’appréciation du Rouble par rapport au Yuan depuis la fin 2024. Le développement de l’industrie des drones, développement qui fut extrêmement important du 4ème trimestre 2022 à fin 2024, ne suffit plus à porter la croissance de cette branche. Les entreprises russes doivent manifestement développer une nouvelle stratégie.
L’un des points importants dans l’émergence de cette nouvelle stratégie est que des entreprises se sont fixées un objectif de localisation de 90 à 95 %, en se concentrant non pas sur les châssis et la mécanique, mais sur l’électronique, les capteurs, l’optique, la navigation et les composants de la chaîne cinématique. Pour substituer une production russe aux importations (essentiellement chinoises) la stratégie adoptée est la suivante : l’avantage réside dans une approche systémique du processus. Dans cette approche on n’assemble plus des produits à partir de composants standard, mais ont conçoit et fabrique les éléments clés du cycle complet, en sélectionnant rigoureusement les matériaux pour répondre à des défis d’ingénierie spécifiques. Un exemple de cette stratégie peut être suivi dans le développement récent de la société Motorsky[1].
2- L’exemple du développement de Motorsky
L’entreprise Motorsky a été enregistrée dans la ville de Perm au début de 2024. Il s’agit d’une entreprise relativement diversifiée, mais qui à l’heure actuelle se spécialise sur les moteurs électriques pour drones[2]. Selon Dmitry Lebedev, son directeur, elle ne partait pas de zéro. En effet, cette entreprise a été constituée autour d’une équipe qui bénéficie d’une vaste expérience, d’une parfaite maîtrise de tous les processus technologiques, de solutions de conception éprouvées et d’une vision claire de l’organisation de la production moderne. C’est pourquoi l’entreprise s’est fixé un objectif ambitieux : non pas simplement combler un manque en remplaçant les ateliers d’assemblage produisant quelques centaines d’unités par mois, mais établir une nouvelle norme de qualité et d’efficacité, ce qui n’est possible qu’avec un cycle de production complet et une automatisation maximale. La société d’ingénierie et de fabrication Robotech[3], basée à Perm (et affiliée, comme Motorsky, à l’homme d’affaires permien Evgeny Poshvin[4]), a contribué à concrétiser cette vision. Robotech produit des robots industriels et des imprimantes 3D, et conçoit, met en œuvre et assure la maintenance de complexes robotisés à travers le monde. Les solutions complètes qui sont proposées aux entreprises par les spécialistes de Perm IT sont basées sur leurs propres robots et sur des unités de grands fabricants russes. L’entreprise a déjà intégré des positionneurs et basculeurs de soudage d’une capacité de charge allant jusqu’à 20 tonnes, des systèmes automatisés de stockage de tôles, un système robotisé pour la fabrication de moules en céramique en fonderie, un complexe automatisé pour le conditionnement de pâte à modeler expansée, et bien d’autres équipements.
Le projet de développement de Motorsky a donc été réalisé en un temps record. Signalons que Motorsky a un bureau au Technopark de Skolkovo en banlieue de Moscou. Motorsky, a inauguré une ligne de production robotisée complète, largement financée par un prêt de l’État, qui peut fabriquer jusqu’à 10 000 moteurs électriques pour drones par mois, tout en ayant une capacité théorique de 40 000 moteurs par mois.
« Actuellement, nous produisons en série des moteurs électriques avec des stators de 28 et 31 millimètres de diamètre, mais la ligne permet une reconfiguration rapide pour différentes tailles, ce qui est essentiel pour répondre aux diverses demandes du marché », explique Dmitry Lebedev. « À l’avenir, nous prévoyons d’élargir notre gamme avec des moteurs électriques dont le stator a un diamètre de 47 et 52 millimètres, adaptés à la production en série de drones à charge utile plus importante. »
Il précise que la capacité de 10 000 moteurs n’est pas un plafond : la capacité de réserve de la ligne est nettement supérieure, jusqu’à 40 000 unités par mois. Cela permettra à l’entreprise de formuler des propositions solides pour les grands contrats et de bénéficier d’un avantage concurrentiel grâce au volume, sans compromettre la qualité des produits. Or, en termes de volume, la demande annuelle de drones civils s’élève actuellement à 5 500 unités et pourrait atteindre 28 000 unités d’ici 2035, selon les prévisions. Une production de 40 000 moteurs par mois, ce que peut théoriquement atteindre la chaîne robotisée, permettrait une production de 8 à 10 000 drones par mois, ce qui implique que Motorsky veut prendre une place importante sur le futur marché des drones civils. Aujourd’hui, il est cependant clair que la différence entre la production affichée et la production théorique s’explique par la demande de drones militaires de type FPV, sujet sur lequel le directeur de Motorsky, Dmitri Lebedev a été plus qu’évasif arguant de contraintes de sécurité. La visite engendre cependant le sentiment que cette demande militaire est importante.
Habituellement, l’intégration d’une ligne de production automatisée prend entre 6 et 12 mois. Le projet robotisé à grande échelle mis en œuvre sur le site de Motorsky est passé de la conception à la mise en service et à la production en série en seulement quatre mois. Le développeur, Robotech, a utilisé une approche systémique pour concevoir le flux de processus, éliminant ainsi les reprises et l’intégration complexe des équipements. Robotech ne s’est pas contenté de vendre les équipements au compte-gouttes, mais a proposé une solution où chaque unité – robot, convoyeur ou machine – s’intègre dans une chaîne unique. La conception, la commande des équipements, la préparation du site et la programmation ont donc été réalisées en parallèle.
Un facteur clé a été la volonté de Robotech de collaborer avec les ingénieurs de Motorsky, en tant que collègues possédant des solutions de conception existantes et une connaissance approfondie de la technologie, pour les adapter à des moteurs spécifiques. Les résultats parlent d’eux-mêmes : la ligne est opérationnelle, le cycle est bouclé.
Le directeur de l’entreprise, M. Dmitry Lebedev, est resté évasif quant à l’origine des équipements et machines mis en œuvre par Motorsky. Néanmoins, il a été possible de voir un certain nombre de robots russes mais aussi des machines chinoises. Il est clair que si la logique de substitution aux importations doit être appliquée de manière cohérente il faudra développer l’offre spécifiquement russe en machines-robots.
Avant l’installation de la ligne automatisée, Motorsky produisait des moteurs électriques en modes manuel et semi-automatisé, avec une production de plusieurs centaines d’unités par mois. Cela a permis à l’entreprise d’affiner ses solutions de conception, de réaliser des tests et de développer une gamme de modèles mais n’était, selon le directeur de Motorsky, pas au niveau des contraintes actuelles d’un marché à la fois en plein développement et très concurrentiel avec une pression forte de la concurrence chinoise. Le lancement de la ligne automatisée marque donc la transition du statut de développeur à celui de fabricant industriel flexible et capable de produire en masse, déclare l’entreprise. Parallèlement, cela positionne Motorsky comme leader du marché, et il sera difficile aux autres entreprises de rattraper leur retard sauf à imiter ce qu’a fait Motorsky.
On mesure ici l’intérêt de fonctionner dans un groupe intégré où ; si les entreprises sont indépendantes, elles peuvent puiser dans d’autres entreprises du groupe les compétences et les savoir-faire nécessaires au développement. Ce type de fonctionnement semble courant dans le secteur de la dronisation, et vient conforter un mouvement de sortie des PME des Technoparks qui leur ont donné naissance pour se fondre dans des groupes importants. Motorsky, ici, n’est qu’un exemple – un exemple certes brillant – de pratiques organisationnelles mises en œuvre depuis la fin de 2022.
3 – L’offre de Motorsky
Motorsky ne se contente pas d’assembler des produits à partir de composants standard ; l’entreprise conçoit et fabrique elle-même les composants clés du cycle complet. Il s’agit non seulement des moteurs de sustentation, mais aussi des chaînes cinématiques et des dispositifs de contrôle, soit par télécommande, soit par commande filaire (ce qui au passage prouve l’engagement de la firme dans la production de drones à usage militaire).
Toute la production, des matières premières au produit fini et testé, est réalisée sur une ligne de production automatisée. Ses composants clés comprennent une presse à grande vitesse avec outil en carbure, équipée d’un système d’alimentation et de contrôle servocommandé, qui constitue le « cœur électrique » du moteur, emboutissant les tôles du stator et du rotor avec une capacité allant jusqu’à 100 000 pièces par mois. Le processus de moulage des carters et composants en aluminium est également entièrement automatisé, grâce à une machine de moulage sous pression de 280 tonnes. Une attention particulière a été portée à l’isolation électrique : une ligne automatisée d’application d’isolant pour fentes, comprenant une cabine de peinture, un frittage par induction et une polymérisation, garantit une fiabilité irréprochable du stator. Dans la section bobinage, une machine à deux postes garantit une productivité élevée, tandis qu’une machine automatique spécialisée assure une installation précise des aimants. Des équipements de soudage, de nettoyage et d’équilibrage complètent la chaîne de production.
La ligne de production robotisée pour moteurs électriques peut être rapidement reconfigurée pour s’adapter à différentes tailles, un atout majeur pour répondre aux exigences du marché comme cela a déjà été dit. Selon la firme, l’assemblage des moteurs est réalisé à l’aide de robots collaboratifs. Ces derniers garantissent une installation précise des pièces, un contrôle rigoureux du couple de serrage des fixations et le strict respect de la séquence d’opérations, éliminant ainsi les erreurs humaines et assurant la répétabilité et la qualité optimale de chaque moteur.
Motorsky promet donc que ses produits seront moins chers que les produits similaires. Ceci est dû à l’automatisation complète du cycle : le système robotisé minimise les défauts et réduit les coûts d’exploitation, ce qui abaisse le prix des appareils. Si les salaires sont élevés dans l’entreprise (d’après D. Lebedev, environ 25% de plus que dans une entreprise concurrente mais non automatisée) le volume de production est ainsi partiellement indépendant de l’effectif de l’entreprise. De plus, il n’est pas nécessaire de lésiner sur les matériaux ni de partager les marges bénéficiaires avec les fournisseurs tiers de composants clés : la capacité élevée de la ligne permet de répartir les coûts fixes sur un volume important. Mais ce n’est pas tout : Motorsky prévoit d’utiliser les capacités excédentaires de ses équipements pour honorer les commandes de ses partenaires, ce qui permettra également de réduire les coûts.
La sous-traitance est un atout majeur que l’entreprise entend exploiter pleinement en devenant un partenaire industriel fiable pour les entreprises développant des composants électromécaniques, qu’il s’agisse de servomoteurs, de ventilateurs, de pompes ou de véhicules électriques. On remarque alors que le processus de substitution aux importations qui a été la raison d’être de Motorsky n’est que le prélude à un développement « en grappe », où l’on passera de la construction de moteurs de drones à la fourniture de sous-ensembles à d’autres entreprises, sous-ensemble qui viendront concurrencer dans nombre de cas l’importation de sous-ensembles chinois.
Ainsi que le déclare le directeur, Dmitry Lebedev : « nous pouvons leur fournir des stators et des rotors de haute qualité, prêts à l’emploi, avec aimants permanents, des carters en aluminium avec mécanique de précision, et réaliser également des bobinages selon leurs spécifications. » En résumé, Motorsky propose l’externalisation technologique des étapes de production les plus complexes et les plus coûteuses à un large éventail d’entreprises, y compris des concurrents potentiels : de grands groupes de construction mécanique qui pourraient se lancer dans la production de moteurs électriques, leur permettant ainsi d’optimiser leur fonctionnement et d’éviter de mettre en place une production similaire.
Le point intéressant ici est que Motorsky se prépare dès maintenant à basculer d’une stratégie de substitution aux importation, stratégie pour laquelle elle a été formée et a reçu un prêt important de l’État, à une stratégie de production en grappe. Elle entend passer des moteurs de drones à des sous-ensembles qui vont eux-mêmes contribuer à la substitution aux importations dans d’autres secteurs. Cette stratégie de « prolifération industrielle » à partir de produits de base est aujourd’hui à la base du mouvement général de substitution aux importations et constitue une des changements majeurs que l’on peut observer dans le tissu industriel russe.
4, – Comment cette stratégie s’insère-t-elle dans l’écosystème industriel et les perspectives d’avenir ?
Il est clair que l’un des principaux freins à la localisation en Russie est levé, ce qui signifie que les fabricants de drones pourront désormais planifier leur production sans avoir à parier sur les délais de livraison et la qualité. Ensuite, l’économie de la production de drones évolue : la production locale, associée à une qualité constante, permet un approvisionnement plus prévisible, avec moins de risques de change et une moindre dépendance à la logistique, ce qui est particulièrement important sur les segments de marché de masse, où le coût du moteur a un impact réel sur le prix final du produit. Troisièmement, les exigences en matière de qualité sont plus élevées : la robotique et le contrôle des processus sont essentiels à la fiabilité.
Mais les affirmations concernant une fiabilité accrue doivent encore être étayées par des statistiques opérationnelles : une fois le produit déployé, l’effet marketing s’estompe rapidement. Motorsky devra donc faire la preuve de ses affirmations dans ce domaine.
Mais, le marché des drones n’est pas vide aujourd’hui, et si Motorsky peut facilement surpasser ses concurrents russes qui achètent des composants finis à l’étranger et se contentent d’effectuer l’assemblage final et le calibrage en Russie, il sera bien plus difficile de rivaliser avec les Chinois et leurs volumes de production. Le méchanisme des économies d’échelles joue sur ce point en faveur de la Chine. En effet, l’expérience montre que ce qui est produit localement en Russie coûte généralement plus cher qu’en Chine. Par conséquent, le principal atout des moteurs électriques Motorsky réside peut-être dans le fait qu’ils seront considérés comme des composants nationaux.
Cependant, la production locale suffit-elle à elle seule à engendrer sa demande ? En effet, produire 10 000 unités par mois n’est plus une question d’expérience, mais une production à l’échelle industrielle, ce qui n’a de sens qu’avec une demande stable et une stratégie de croissance. À termes, il est donc clair que Motorsky doit s’orienter vers les exportations, et développer des moteurs et des systèmes de guidage adaptés à la conception de drones civils exportables dans de nombreux pays. On pense ici aux pays d’Afrique sahélienne et subsahélienne, où le besoin de drones agricoles et de surveillance va exploser dans les prochaines années.
Le projet Motorsky ne se limite pas aux moteurs électriques ; il s’agit également d’un travail systématique en robotique nationale et de souveraineté technologique. Où en est la Russie dans ce parcours ? Maria Kurtysheva, directrice exécutive du Consortium de robotique, que le CEMI a contacté, souligne – en tant qu’association industrielle – qu’elle observe depuis longtemps une tendance constante : les intégrateurs et développeurs nationaux prennent de plus en plus en charge des tâches qui, il y a encore quelques années, étaient considérées comme le domaine réservé des fournisseurs étrangers, et ils les relèvent avec succès. Robotech, qui a mis en œuvre ce projet, a maintes fois prouvé son expertise en ingénierie dans de nombreux secteurs, démontrant ainsi la maturité de son école d’ingénieurs, capable de relever des défis complexes et non conventionnels.
Les projets d’envergure, comme une ligne de production automatisée complète, démontrent que le pays a développé des compétences non seulement en matière de développement, mais aussi d’intégration industrielle. Ils démontrent aussi le rôle essentiel que l’État peut jouer au travers de subventions ou de crédits bonifiés pour la mise en œuvre de logiques de modernisation et de diversification dans l’industrie. Et c’est essentiel, car la souveraineté dans les industries sensibles repose sur la capacité des entreprises à produire des lots homogènes, à maintenir la qualité et à augmenter la production. Cependant, la souveraineté technique dépend également de la composition du matériel, des contrôleurs, des variateurs, des capteurs et des logiciels. En matière de robotique et d’automatisation, la Russie n’est clairement qu’au début du parcours, et il faudra le parcourir de manière cohérente à travers tous les maillons et toutes les chaînes d’approvisionnement.
Conclusion
L’exemple de Motorsky est particulièrement intéressant pour plusieurs raisons qui éclairent à la fois des logiques industrielles et des logiques institutionnelles dans le développement d’une branche à haute technologie.
La première raison, et, en un sens, la plus évidente, est naturellement ce qu’il nous dit du processus de substitution aux importations qui se développe depuis 2022 dans l’industrie russe. Le rôle de l’État est bien essentiel au départ. Les conditions de financement qu’il offre jouent le rôle de « déclencheur » du processus en permettant des investissements importants, tout comme la garantie de demande qu’il offre via la demande militaire offre un marché justifiant les investissements pour une industrie qui est duale par nature. Cela montre qu’il convient de regarder avec attention les projets publics de politique industrielle, projets qu’il était de bon ton, des années 1990 jusqu’aux années 2010, de dénigrer.
La deuxième raison est la réaction des entrepreneurs. Ces derniers, loin d’être des partenaires passifs de l’État dans ce processus, s’en servent, dans le cadre de groupes industriels ici fondés sur des complémentarités techniques et de connaissances, pour développer la superficie de leurs entreprises au travers du passage d’un produits de base en très forte demande (le moteur de drone) vers une grappe de nouveaux produits qui vont, à leur tour, apporter leur contribution à la substitution aux importations. Mais, cela implique des institutions, formelles ou informelles, promouvant une coopération forte entre les acteurs publics et les acteurs privés.
La troisième raison est, naturellement, l’impact industriel de la robotisation complète de lignes de production. Cette robotisation assure une production flexible (en quantité mais aussi en types de produit), un accroissement de la qualité de production et découple, au moins en partie, la question du volume de la production de celle du volume de l’emploi, ce qui n’est pas sans importance quand on connait la situation du marché du travail en Russie.
La quatrième raison est l’interpénétration entre des logiques purement industrielles et des logiques de développement des applications scientifiques qui se mettent à l’œuvre dans le cadre d’un projet national de souveraineté industrielle. Il est dans le cas de Motorsky très clair dans la mobilisation de compétences d’autres entreprises (Robotech) mais aussi de compétences de centres universitaires soit directement soit par l’entremise des Technoparks. Ceci engendre un processus de modernisation en cascade de la branche.
Ces éléments méritent donc une attention renouvelée et peut-être des formes d’imitation de la part des acteurs industriels français qui sont confrontés, eux aussi, avec la problématique du développement de branches à haute technologie dans un environnement fortement concurrentiel.
Notes
[1] Voir la présentation de l’entreprise sur le site motorsky.ru
[2] Selon le site de l’entreprise elle produit des machines CNC de fabrication, des machines d’installation d’aimants et des stations d’enroulement automatique de stator, des machine robotisées de moulage sous pression d’aluminium, des machines de revêtement en poudre automatisée, est presse à empiler les stators à grande vitesse
[3] Société sise à Perm, existant depuis 2019, dont le chiffre d’affaires est de 383 millions de roubles en 2024 et qui a bénéficié d’une subvention d’État pour un crédit d’investissement. 100% des actions ont été achetées par Poshvin pour le compte du groupe Novomet.
[4] Evgueny Poshvin a travaillé pendant plusieurs années comme directeur de l’innovation à Novomet-Perm CJSC avant de devenir le vice-Président du groupe Novomet en 2020 et d’acquérir une part majoritaire dans l’actionnariat du groupe. Il est diplômé de l’Université d’État d’Orenbourg et a fait ses études secondaires au Lycée Militaire d’Orenbourg.


