par Sarah Sakji (consultante en SI et ancienne étudiante de la MSIE 44 de l’Ecole de Guerre Economique, écrit sur la désinformation, la guerre économique et les dynamiques contemporaines du pouvoir, à la croisée de l’art, de la philosophie et de l’environnement).
Objet : Analyse approfondie de l’étendue de l’influence informationnelle exercée par la République Populaire de Chine (RPC) sur le bouddhisme mongol, y compris les modes opératoires, les intentions sous-jacentes, les vulnérabilités identifiées, les implications et les contre-mesures non-violentes envisageables.
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Le monastère de Gandantegchinlen
La diplomatie bouddhiste de la Chine illustre parfaitement l’ambivalence du soft power religieux : un outil de culture et de foi, mais aussi une stratégie d’influence orchestrée par Pékin. À travers le Bouddhisme sinisé et la promotion de la culture bouddhiste, la Chine cible différents pays : les nations bouddhistes d’Asie du Sud et du Sud-Est, les pays occidentaux, mais aussi des rivaux régionaux comme l’Inde, le Tibet et la Mongolie. L’objectif : renforcer son image de puissance pacifique et tisser des liens culturels tout en protégeant ses intérêts géopolitiques.
Dans la Mongolie d’aujourd’hui, le bouddhisme est de très loin la religion dominante parmi les 3,2 millions d’habitants ; un Mongol sur deux en a fait sa foi. Ce, alors que deux individus sur cinq ne se réclament d’aucune religion. C’est pourquoi la Mongolie, avec son héritage tibétain, se trouve au cœur de ce jeu d’influence : elle illustre la manière dont la Chine transforme la diplomatie religieuse, vecteur de soft power, en instrument de contrôle politique ou hard power. Face à cette pression, la Mongolie doit gérer un équilibre fragile. Cette situation ouvre des questions clés sur l’authenticité, l’opinion publique et la frontière entre religion et stratégie étatique, au centre de cette recherche. Cet article analyse comment la Chine déploie son soft power à travers le bouddhisme en Mongolie, en explorant l’évolution de sa stratégie, ses objectifs, ses méthodes d’influence et les vulnérabilités de son voisin.
Contexte et évolution de la stratégie d’influence chinoise
La République Populaire de Chine (RPC) a significativement transformé sa stratégie d’influence internationale au cours des dernières années. Longtemps perçue comme cherchant avant tout à projeter une image positive et à séduire, Pékin a désormais intégré des méthodes d’infiltration et de contrainte. Cette évolution des opérations d’influence chinoises implique que le Parti-État estime qu’il est « plus sûr d’être craint que d’être aimé ». Cette mutation stratégique s’inscrit dans une tradition séculaire de lutte idéologique et d’utilisation de la propagande au service des ambitions nationales de la Chine.
L’ambition de Pékin est de couvrir l’intégralité du spectre de l’influence, allant de la diplomatie publique la plus bénigne aux activités clandestines d’ingérence, considérées comme les plus malignes. Cet article s’appuie sur une analyse des principaux concepts de cette influence, des acteurs qui la mettent en œuvre (notamment la base 311 de l’Armée Populaire de Libération), des actions conduites à l’égard des diasporas, des médias, de la diplomatie, de l’économie, de la politique, de l’éducation, des think tanks, et des manipulations de l’information.
En Mongolie, cette posture durcie se manifeste par des opérations d’influence visant particulièrement la jeunesse et le champ religieux. Pékin cherche à délégitimer le Dalaï Lama, à promouvoir un bouddhisme aligné sur les valeurs du Parti Communiste Chinois (PCC) et sa politique de « sinisation des religions » (宗教中国化), tout en réduisant le risque d’un lien spirituel et politique fort entre Oulan-Bator et le Tibet. Ces efforts contribuent aussi à maintenir la dépendance économique de la Mongolie en affaiblissant une identité religieuse autonome.
Le contexte est également marqué par un redémarrage touristique significatif pour la Mongolie, avec des objectifs ambitieux pour 2030, contexte dans lequel le patrimoine religieux est un levier culturel et économique d’intérêt public. Cette situation offre un terrain propice aux opérations d’influence, qui combinent infiltration religieuse, campagnes de désinformation numériques ciblées sur la jeunesse, soft power culturel via les Instituts Confucius et pressions économiques indirectes, afin de s’immiscer dans la perception même de ce patrimoine.
Objectifs stratégiques et intentions probables de Pékin en Mongolie
L’analyse des actions et des récits chinois permet de déduire plusieurs intentions de Pékin :
- Réduire et délégitimer l’influence transnationale du Dalaï Lama en Mongolie (en exploitant les événements d’actualité et en les amplifiant). Le Dalaï Lama est constamment dépeint par le PCC comme un « séparatiste » et non comme une figure religieuse pure (relayé par des médias d’état chinois ayant une portée internationale tels que CGTN), afin de discréditer son autorité et son influence, notamment auprès des jeunes Mongols. Les campagnes de désinformation visent à le présenter comme un « féodal » voire à l’associer à des scandales, comme en témoignent les hashtags #DalaiLamaPedofilo, #DalaiLamaGoOut ou #DalaiLamaDisgusting en avril 2023.
- Promouvoir un bouddhisme loyal envers Pékin et compatible avec les priorités étatiques chinoises. Cette ambition s’inscrit dans la politique de « sinisation des religions » (宗教中国化), qui vise à aligner les pratiques religieuses sur les valeurs et la culture chinoises. Le PCC cherche à infléchir les conceptions morales du clergé et à le forcer à se conformer à l’idéologie de l’État, incluant une reglementation du comportement en ligne. Autre exemple parlant de cette stratégie : un documentaire relayé sur X par le porte-parole de l’ambassade de Chine aux États-Unis, visant à polémiquer autour du processus de désignation du Dalaï-Lama, avançant des informations contestées afin d’affaiblir sa légitimité.
- Cadrer les symboles religieux majeurs, tels que les réincarnations et les cérémoniels, dans un récit d’ordre, de stabilité et de développement. Pékin revendique un droit de regard sur la désignation des réincarnations des lamas, notamment via la méthode de l’« urne d’or » (金瓶掣签), comme celle du Panchen Lama (3e plus haute autorité spirituelle du bouddhisme tibétain dans le monde, après le dalaï-lama, et disparu il y a 28 ans) et du Jebtsundamba Khutuktu (Chef spirituel suprême des bouddhistes mongols).
- Réduire le risque géopolitique que la Mongolie ne serve de relais spirituel ou politique au Tibet. En contrôlant le bouddhisme mongol, la Chine cherche à isoler davantage le Tibet et à prévenir toute solidarité religieuse et politique qui pourrait émerger de la Mongolie.
- Maintenir la dépendance économique mongole en affaiblissant une identité religieuse autonome. Une identité religieuse forte et indépendante pourrait potentiellement inciter la Mongolie à diversifier ses partenariats économiques et à s’éloigner de l’orbite chinoise. La promotion de récits de prospérité et de développement, souvent liés à l’intégration économique avec la Chine, cherche à renforcer cette dépendance.
Ces intentions sous-jacentes découlent d’une analyse des récits et des formats médiatiques observables, sans attribuer d’intentions directes à des États ou des organisations sans preuve. Elles soulignent des convergences structurelles qui nécessitent une surveillance attentive.
Modes opératoires de l’influence informationnelle chinoise
L’influence informationnelle chinoise sur le bouddhisme mongol se manifeste à travers un ensemble diversifié de modes opératoires, allant des actions ouvertes de diplomatie publique aux activités plus discrètes, voire clandestines.

Chinese dragon, illustration de Anna Hryshchenko
Infiltration Religieuse et Contrôle des Réincarnations
Le Parti Communiste Chinois (PCC) déploie une stratégie d’ingérence directe dans les affaires religieuses, particulièrement visible dans le contrôle du bouddhisme tibétain et, par extension, mongol. Le cadrage des symboles religieux et la promotion d’un bouddhisme loyal envers Pékin s’appuient notamment sur Le Parti communiste chinois.
Le Parti communiste chinois encourage la promotion de « moines patriotes » et d’institutions religieuses alignées avec l’État
Les moines sont soumis aux « quatre standards » ou “quatre consciences” (四个标准) – loyauté politique envers le PCC, compétence doctrinale, moralité et rôle dans les situations critiques – supervisées par la Buddhist Association of China. Ce système s’inspire du vocabulaire bouddhique, mais contrairement aux quatre vertus traditionnelles du Dharma (bienveillance, compassion, joie altruiste, équanimité), il vise avant tout à assurer la fidélité au Parti et l’intégration du bouddhisme dans la gouvernance.
On a donc ici une opération d’appropriation idéologique par confusion sémantique : en utilisant un lexique proche de celui du bouddhisme, le PCC donne l’illusion d’une continuité spirituelle tout en vidant ces notions de leur sens originel. En empruntant des termes spirituels à des fins politiques, ces normes transforment le rôle des moines et des temples, établissant un cadre où la religion sert des objectifs étatiques plutôt que la pratique et l’éveil individuel. Là où les quatre vertus bouddhiques sont universelles, désintéressées et orientées vers l’éveil, les quatre normes politiques sont instrumentales, opportunistes et orientées vers la stabilité du régime. C’est aussi une forme de syncrétisme politique imposé : un mélange artificiel entre les valeurs spirituelles et les standards idéologiques de l’État.
Pékin impose son révisionnisme historique
Via la réinterprétation de l’histoire officielle qui décrit l’« ancien Tibet » comme une société féodale cruelle, justifiant ainsi son « émancipation » par l’armée en 1951 (China White Paper on Tibet, 2019). Ou encore via l’usage du terme « Xizang » au lieu de « Tibet » visant à ancrer l’idée que le Tibet appartient naturellement à la Chine. Ces narratifs circulent sous forme de titres accrocheurs, jouant sur le choc et l’émotion. Ils promeuvent l’« unité ethnique » (民族团结) et vont jusqu’à présenter Gengis Khan comme un héros chinois, une appropriation historique qui suscite de fortes tensions (Billé, Sinophobia, 2015).
Intelligence juridique
Lecontrôle de la succession des réincarnations avec des réglementations exigeant l’aval du gouvernement pour la réincarnation des lamas tibétains (datant de 2007) pour asseoir son contrôle sur les successions spirituelles majeures pour installer des figures loyales à Pékin, constitue un acte coercitif direct qui vise à saper l’autonomie spirituelle.
Soft Power économique
La Chine offre bourses d’études, financements de monastères, dons conditionnés et échanges culturels strictement encadrés. Ces ressources visent à favoriser des relais pro-chinois et à diviser les communautés. La presse mongole a ainsi rapporté que certains religieux auraient été approchés pour soutenir un discours aligné sur Pékin.
Rôle des organisations du Front Uni et des services de renseignement
Le Département du Travail du Front Uni (UFWD), agence du PCC chargée de la supervision directe de toutes les religions, a vu son budget tripler dans la région autonome du Tibet. Des agents de police et des cadres du Parti sont stationnés dans les institutions religieuses pour exercer une surveillance étroite. Des entités liées aux services de sécurité de l’État chinois utilisent des “temples vitrines”, comme le Temple Nanshan à Hainan (ou encore le Temple de Guanyin), pour propager un « bouddhisme de la mer de Chine méridionale » contrôlé et créer un contrepoids à l’influence indienne ou tibétaine. Des agents présumés du SSSB (un service de renseignement chinois) figurent parmi les dirigeants de ces sociétés, opérant depuis des sites de renseignement et travaillant pour des sociétés-écrans, ce qui indique leur probable rôle d’agents de renseignement. Ces entités cultivent des relations avec des lamas et des monastères, offrant dons et échanges pour créer des divisions et encourager des porte-parole prochinois.
Instrumentalisation des controverses
La controverse autour de Dorje Shugden et la New Kadampa Tradition (NKT), est utilisée pour affaiblir la cohésion du bouddhisme mongol. La Western Shugden Society était un groupe de campagne occidental fondé en avril 2008 qui prônait le culte de Dorje Shugden et qui s’est dissous après qu’une enquête de Reuters en 2015 a déterminé que la secte religieuse avait le soutien du Parti communiste chinois et était devenue un instrument de la campagne de Pékin visant à saper le soutien au dalaï-lama. Elle a laissé place à la Nouvelle Tradition Kadampa. Bien que régulièrement accusée de dérives et de liens troubles, cette organisation poursuit son expansion internationale : elle attire de nouveaux adeptes, notamment des néophytes, grâce à des initiations à la méditation, et dispose aujourd’hui d’un réseau de centres actifs dans plus de mille villes, principalement au Royaume-Uni, aux Etats-Unis et en Europe.
Sanctions économiques et diplomatiques, basculement vers le hard power
En 2016, le Dalaï-Lama visite la Mongolie et reconnaît le 10ᵉ Jebtsundamba, ce qui provoque la colère de Pékin (la Chine considère cette institution comme éteinte depuis 1926 par la Mongolie socialiste). Sa réaction s’est traduite par des campagnes d’influence pour promouvoir la version chinoise du Tibet (ex. : voyages de journalistes mongols au Tibet, expositions, section permanente sur le site de l’ambassade chinoise “Tibet, chinois aux yeux de la Mongolie”) et enfin, soutien à des figures controversées comme Zava Damdin (lama mongol pro-Dorje Shugden, opposé au Dalaï-Lama), accusé d’être un relais des intérêts chinois et “declaring himself – a real Mongolian lama, calling for Mongolian Buddhism’s break away from Dalai Lama’s institution” (par Manlai Nyamdorj pour mongoliafocus.com). Cette visite a provoqué la fermeture temporaire de la frontière sino-mongole à l’initiative de Pékin, la suspension des discussions concernant un prêt de 4,2 milliards de dollars destiné à soutenir l’économie mongole en récession, la suspension des échanges diplomatiques. Dans un contexte de forte dépendance économique de la Mongolie vis-à-vis de la Chine représente un levier d’influence. La pauvreté et sa forte dépendance commerciale peuvent amplifier l’attrait des récits chinois de prospérité et de développement. Ces conditions peuvent rendre une partie de la population plus réceptive aux messages qui promettent stabilité et avantages économiques.
Censure
À travers ses médias d’État, tels que CGTN, Global Times ou le Quotidien du Peuple, Pékin diffuse une image positive de son développement et relaie ses récits officiels. Ces canaux servent également à discréditer des figures critiques, au premier rang desquelles le Dalaï Lama. Les Instituts Confucius, quant à eux, placés sous la tutelle du ministère de l’Éducation (aujourd’hui via le Centre pour l’éducation et la coopération linguistique internationale), séduisent de nombreuses universités mais sont critiqués pour leur rôle de vecteur de propagande et pour l’interdiction de discussions sur des sujets sensibles comme le Tibet ou le Dalaï Lama (Sahlins, Confucius Institutes: Academic Malware, 2015). Ce qui dépasse le simple cadre du soft power, ils deviennement un outil de contrainte intellectuelle qui participe pleinement à cette logique coercitive. Enfin, sur freeweibo[.]com, site indépendant permettant de rechercher les mots-clés sensibles ayant été censurés ou supprimés par les autorités chinoises ou l’administration de Sina Weibo, les résultats de la requête “Dalaï-lama” en caractères chinois (达赖喇嘛) présentent des contenus de contre-influence notamment autour de la polémique #Dalailamapedofilo.

Capture d’écran traduite du chinois
Vulnérabilités face à la stratégie digitale de Pékin
La Chine déploie des techniques d’influence numérique vastes, exploitant à la fois les fragilités internes du bouddhisme institutionnel et les vulnérabilités économiques et socio-culturelles de la Mongolie.
Face à ces menaces, la Mongolie a, dans le champ informationnel engagé depuis 2020 des réformes ambitieuses mêlant cybersécurité et fact-checking. En février 2025, la Mongolie a atteint le niveau 3 (“Établissement”) de l’Indice mondial de cybersécurité (UIT), après une évaluation menée avec le GCSCC d’Oxford, la JICA et le FCDO britannique. Un programme (2023-2026) avec la JICA (coopération avec le Japon) vise à former une main-d’œuvre qualifiée en cybersécurité. Sur le plan informationnel, le Mongolian Fact-Checking Center (MFCC), créé en 2020, s’appuie sur l’IFCN, DW Akademie et Meedan pour développer des outils et services, dont Asuu, premier fact-checking par Messenger lancé avant les élections de 2024. Cependant, malgré ces avancées, la Mongolie fait face à des faiblesses structurelles : absence de terme mongol pour « désinformation », forte dépendance au bouche-à-oreille, domination de Facebook et faible maîtrise du fact-checking par la majorité des 500 médias du pays (Poynter, 2021).
La résilience progresse, mais la Mongolie demeure exposée aux campagnes d’influence, notamment dans le champ religieux, faute de capacités de réponse coordonnées et d’éducation critique généralisée. Sa jeunesse urbaine très connectée constitue donc un terrain privilégié pour l’arsenal numérique de Pékin. Un arsenal sophistiqué où les campagnes combinent faux comptes simulant un soutien populaire, comptes semi-automatisés pour plus d’authenticité et fermes de contenus produisant des récits en continu. Cette mécanique s’appuie souvent sur un microciblage linguistique — avec des contenus en mongol et en dialectes locaux — et sur une segmentation psychologique qui entretient bulles de filtrage et chambres d’écho.
On retrouve par exemple, une page officielle WeChat lancé par la CRI mongole « CRI感知世界 » pour diffuser ses contenus. De même, Nei Menggu Daily a étendu Solongo sur mobile (app SolongoNews/SolongoMagazine) et réseaux sociaux mongols. Ces canaux offrent des vidéos et articles en mongol vantant la culture chinoise et les projets de Pékin (avec sous-titres ou traduction). La tonalité y reste très positive envers la Chine. Les contenus n’abordent jamais la fierté de la langue mongole locale, mais valorisent l’apprentissage du chinois et l’histoire commune (par ex. célébration de Gengis Khan vue comme patrimoine partagé).
Enfin, en ce qui concerne la Mongolie intérieure, l’accès à l’information reste verrouillé : les médias chinois multiplient les plateformes numériques en mongol.
La censure et le filtrage des plateformes chinoises effacent les voix critiques et favorisent les contenus pro-PCC, tandis que pour les étrangers, l’entrée dans cet écosystème est limitée par l’usage obligatoire d’un numéro local. Le bouddhisme institutionnel, déjà fragilisé par ses propres failles, se trouve ainsi exposé à une stratégie chinoise d’influence conçue pour transformer ses vulnérabilités en leviers de contrôle.
D’autant que la Mongolie intérieure joue un rôle subtil de relais d’influence entre la Chine et la Mongolie indépendante : ses universités, médias et institutions culturelles diffusent une diplomatie “culturelle” orientée par le Parti, tandis que des échanges religieux et académiques cherchent à aligner le bouddhisme mongol sur le modèle du “bouddhisme patriotique chinois”.
À travers ces canaux — culturels, numériques, religieux et économiques —, la Mongolie intérieure agit comme un pont d’infiltration idéologique visant à réencadrer le récit identitaire mongol au profit de Pékin.

Statue de divinité, monastère de Gandantegchinlen
Répercussions profondes sur l’identité mongole
Pour la jeunesse mongole, ce scénario comporte des risques particuliers : il pourrait générer une identité hybride ou fragmentée, réduire l’appropriation du patrimoine historique et favoriser l’adoption passive de valeurs externes perçues comme légitimes, parfois au détriment de normes locales. La transmission des savoirs traditionnels s’en trouverait compromise, transformant la culture mongole en symbole davantage qu’en pratique vivante. La baisse progressive de l’usage de la langue mongole dans les écoles et la vie quotidienne, déjà constatée en Mongolie intérieure, illustre ce danger.
Dans l’espace bouddhiste, ces dynamiques identitaires se doublent d’une dimension spirituelle et politique : cette dimension façonne les repères identitaires, guide la vie quotidienne et renforce la cohésion sociale. Si ce discours venait à être contrôlé par la Chine, les conséquences seraient considérables pour la souveraineté des peuples tibétains, mongols, indiens ou himalayens. Pékin pourrait transformer une autorité religieuse indépendante en instrument politique, orientant croyances et pratiques au service de ses intérêts. Une telle mainmise fragiliserait l’autonomie des institutions religieuses, introduirait des divisions internes entre clergés traditionnels et figures promues par le Parti communiste, et créerait un levier d’influence directe sur les sociétés voisines. L’enjeu dépasse la sphère spirituelle : il s’agit d’un contrôle idéologique transnational, capable d’intégrer ces communautés dans le récit chinois de la « grande famille des nations », au détriment de leur identité propre. En réduisant la liberté des fidèles à choisir leurs guides spirituels et en reconfigurant l’horizon symbolique de la jeunesse, cette stratégie menacerait le libre arbitre religieux et culturel, transformant un espace de foi et de transmission millénaire en outil de domination politique.
Enfin, la récession des pratiquants, combinée au développement du tourisme spirituel et des “temples vitrines” issus d’une commercialisation progressive du bouddhisme par la Chine, risque de faire glisser le bouddhisme tibétain d’une religion vivante et structurante à un objet patrimonial et un spectacle culturel.
L’influence informationnelle chinoise sur le bouddhisme mongol s’inscrit dans une stratégie plus large d’instrumentalisation de la religion. Pékin combine infiltration religieuse, désinformation numérique, soft power culturel et leviers de hard power afin de remodeler l’identité spirituelle et culturelle mongole dans le sens de ses propres intérêts, notamment en lien avec la question tibétaine et le rôle du Dalaï Lama. Le bouddhisme devient ainsi, en Chine, non seulement un marché, mais surtout un outil de contrôle idéologique.
Face à cette offensive, la Mongolie apparaît vulnérable, du fait de sa dépendance économique et de la rapidité de sa transition numérique. Pour préserver son autonomie spirituelle et culturelle, une stratégie de contre-mesures non violentes, graduées et coordonnées, pourrait s’articuler autour de trois pôles synergiques :
- À court terme, elle vise à consolider la gouvernance interne des institutions religieuses en renforçant leur transparence, éthique et sécurité grâce à la formation, au vetting et à une charte interne.
- À moyen terme, elle cherche à développer une présence numérique authentique et sécurisée, fondée sur des contre-récits enracinés dans l’histoire mongole et une littératie médiatique accrue, mobilisant les réseaux sociaux et des partenaires techniques et pédagogiques.
- À long terme, elle ambitionne de pérenniser ce rayonnement par des partenariats culturels, académiques et financiers diversifiés, appuyés sur des campagnes médiatiques et des programmes conjoints pour assurer un impact durable et crédible.
Exemple de projet à développer en Pôle 2 : Atelier de transfert de connaissance entre jeunes moines et jeunes universitaires mongoles sur les enjeux numériques (cybersécurité/fact checking) et la protection du patrimoine culturel mongol sous la supervision éventuelle d’une institution telle que Public CSIRT/CC Mongolia, Tactical Technology Collective ou JICA.
Pour finir, le centre de gravité du bouddhisme reste sa crédibilité spirituelle, portée notamment par le Dalaï Lama. C’est sur cette légitimité que doit s’appuyer la Mongolie pour renforcer sa cohésion religieuse et sociale. Le succès dépendra de la capacité à conjuguer transparence, résilience et ouverture, tout en protégeant la liberté spirituelle contre toute tentative de manipulation externe.
Sources
Soft power, diplomatie et stratégie d’influence
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