par Giuseppe Gagliano (CESTUDEC de Milan)
Une plateforme qui cache bien son jeu
À première vue, Phica.eu n’est qu’un site de partage d’images et de vidéos, domicilié en Bulgarie depuis 2005. En réalité, derrière cette façade anodine, beaucoup y voient un instrument de guerre hybride, utilisé pour manipuler, intimider et fragiliser la vie politique italienne. Le choix de la Bulgarie n’est pas innocent : pays membre de l’UE depuis 2007 mais longtemps considéré comme une “zone grise” pour les opérations de renseignement russes, où les régulations numériques demeurent plus souples, facilitant l’opacité et l’impunité.
La stratégie des “mesures actives”
Les services de sécurité russes n’ont jamais caché leur préférence pour les armes invisibles : désinformation, propagande, manipulation des émotions collectives. Phica s’inscrit dans cette logique. Des milliers de faux profils et de bots orchestrent campagnes de haine, diffamation et menaces contre militants, journalistes et responsables politiques. L’exemple de l’activiste Mariateresa Passarelli, ciblée par une tempête d’insultes pour avoir dénoncé l’utilisation abusive de ses photos, illustre cette mécanique bien rodée : transformer la victime en coupable aux yeux de l’opinion.
Du harcèlement au chantage politique
Ce qui inquiète davantage, ce sont les contenus diffusés : photos intimes et compromettantes de personnalités italiennes de premier plan, de Giorgia Meloni à Elly Schlein. Ces pratiques ne relèvent pas seulement d’une violation de la vie privée : elles deviennent instruments de chantage, de délégitimation et de pression politique. Une simple image manipulée peut suffire à fragiliser un ministre, influencer une décision stratégique ou miner la crédibilité d’un leader.
La guerre hybride en action
Depuis la pandémie de COVID-19, la Russie a affiné son art de la désinformation : d’abord sur les vaccins, ensuite sur les élections, aujourd’hui sur les institutions démocratiques. L’Italie, avec ses équilibres politiques fragiles et son rôle décisif dans la politique européenne vis-à-vis de la Russie et de l’Ukraine, est une cible privilégiée. L’objectif est clair : semer la discorde, affaiblir la solidarité euro-atlantique et influencer les choix énergétiques et diplomatiques de Rome.
L’arme de la désinformation numérique
Ce n’est plus seulement une question de trolls isolés. L’abolition, sous l’impulsion de Washington, des règles de fact-checking sur les grandes plateformes sociales a donné un terrain libre à la désinformation automatisée. Deepfakes, photos truquées, contenus à connotation sexuelle : tout est conçu pour exploiter les faiblesses psychologiques et amplifier les divisions idéologiques. Dans un contexte de crise sociale et de polarisation politique, ces outils deviennent de véritables bombes informationnelles.
Les conséquences pour les démocraties
La désinformation n’attaque pas seulement les individus, elle sape les fondations mêmes de la démocratie. Elle fragilise la confiance dans les institutions, radicalise les opinions, déstabilise les processus électoraux. L’Italie n’est pas seule concernée : c’est toute l’Europe qui se retrouve sous pression, confrontée à un ennemi qui ne lance pas de missiles mais infiltre nos réseaux sociaux pour miner de l’intérieur la cohésion politique.
Un défi stratégique
La guerre hybride russe poursuit quatre objectifs : provoquer des dommages économiques, délégitimer les institutions démocratiques, perturber les sociétés et miner la solidarité européenne. Phica n’est qu’une pièce d’un puzzle beaucoup plus large, mais révélatrice d’un champ de bataille où les armes ne sont plus visibles. L’Italie doit désormais se demander si elle est prête à affronter une guerre qui ne se gagne pas seulement sur le terrain militaire, mais dans l’espace numérique, culturel et psychologique.


