par Didier Arbant et Laurent Muller (fondateurs de Reticular Project).
Depuis le rapport Martre, en 1994, l’intelligence économique est définie comme une démarche collective et continue. Dans les faits, trente ans plus tard, sa mise en œuvre reste bien souvent tributaire d’une organisation verticale avec des spécialistes qui collectent, analysent puis transmettent à un petit cercle de décideurs.
Le paradoxe : une intelligence économique collective dans les principes, cloisonnée dans les pratiques
Ce modèle n’est pas dépourvu de mérites, mais il laisse subsister un paradoxe : les entreprises disposent d’une quantité croissante d’informations sur leur environnement et consacrent des moyens conséquents à mesurer leur propre activité. Pour autant, les dirigeants qui ont quotidiennement à prendre des décisions ne disposent pas toujours d’éléments éclairant qui leur seraient utiles. Plus encore, des faits collectés au contact des clients, des fournisseurs, des territoires se transmettent de façon informelle, au gré des échanges interpersonnels.
L’expérience opérationnelle et le choix du renseignement ouvert
Nos parcours nous ont conduits à exercer des responsabilités opérationnelles, respectivement dans les secteurs public et privé, puis à intervenir comme prestataires de renseignement pour de grands groupes. Nous avons pratiqué différentes formes de recherche et de collecte, de l’ouvert au gris et au noir.
Cette expérience nous a progressivement amenés à nous forger une conviction : le principal gisement de productivité du renseignement économique ne réside pas nécessairement dans l’information la plus difficile à obtenir, mais dans l’exploitation méthodique d’une information déjà accessible, abondante et insuffisamment valorisée.
Le renseignement de sources ouvertes présente à cet égard une caractéristique décisive : il peut être collecté et traité à grande échelle, puis distribué et réutilisé au bénéfice de nombreux métiers. Quand l’identification des sources humaines, leur approche et leur traitement requiert d’importantes allocations de ressources et une patience infinie, le renseignement économique ouvert et le développement des réseaux sociaux et des données accessibles en ligne offrent des opportunités infinies. De surcroit, l’IA simplifie grandement le traitement des sources numériques en démocratisant l’analyse sémantique multilingue.
Changer de modèle : de la remontée hiérarchique à la circulation du renseignement
Le commandement par l’intention, élaboré dans la tradition militaire prussienne, repose sur un constat simple : celui qui se trouve au contact de la situation dispose souvent d’informations plus récentes et plus précises que son supérieur hiérarchique. Dès lors que l’objectif et l’intention générale sont compris, l’acteur de terrain doit pouvoir adapter son action sans attendre de nouvelles instructions.
Plus récemment, le général Stanley McChrystal a prolongé cette logique avec son modèle Team of Teams, qui associe une compréhension partagée de la situation à une exécution décentralisée. Appliquée à l’entreprise, cette conception invite à repenser la circulation du renseignement. Celui-ci ne devrait pas uniquement remonter vers un centre décisionnel avant de redescendre sous forme d’instructions. Il devrait circuler entre les différentes fonctions, chacune recevant les informations nécessaires à son activité et contribuant en retour à la connaissance collective.
La métaphore du système circulatoire nous paraît ici plus pertinente que celle du système nerveux. Les organes ne fonctionnent pas en adressant continuellement leurs besoins au cerveau. Ils bénéficient d’une circulation permanente de ressources et participent à l’équilibre de l’ensemble. L’entreprise pourrait s’inspirer de cette logique sans renoncer à l’unité de direction.
Le renseignement comme facteur de cohésion, de mobilisation et de continuité
Le partage du renseignement présente des bénéfices qui dépassent la seule capacité d’anticipation. Il permet à des collaborateurs appartenant à des métiers différents de construire une compréhension commune de leur environnement, même lorsque leurs priorités divergent.
Il peut également contribuer à redonner du sens au travail. Une information collectée par un salarié cesse d’être une simple donnée remontée dans un reporting lorsqu’elle devient utile à d’autres fonctions, enrichit une analyse ou contribue à une décision.
Cette circulation doit toutefois s’accompagner d’une capitalisation. Dans les organisations, une part considérable de la connaissance demeure attachée aux personnes qui l’ont acquise. Le turnover et la mobilité professionnelle naturelle entraînent alors des pertes d’informations, de contexte et de continuité.
La constitution d’une mémoire opérationnelle, collective et continuellement enrichie, permet de limiter cette déperdition. Les nouveaux collaborateurs retrouvent les observations, les sources et les analyses accumulées par leurs prédécesseurs. Ils peuvent les exploiter, les actualiser, les enrichir et les transmettre à leur tour. Le renseignement circule ainsi dans l’organisation, mais il s’inscrit également dans la durée.
La plateforme : traduire ces principes en capacités opérationnelles
C’est sur ces fondements que nous avons conçu la plateforme que nous mettons aujourd’hui en production.Son infrastructure repose sur des outils avancés de collecte et de traitement du renseignement de sources ouvertes. Mais sa finalité n’est pas de réserver ces capacités à des spécialistes. Elle est de les rendre utiles à l’ensemble des collaborateurs.
Chaque utilisateur dispose d’un fil d’information personnalisé et d’alertes correspondant à ses centres d’intérêt. Il peut suivre des thèmes, des territoires, des personnes ou des organisations, mais aussi signaler une information, l’annoter, la partager et enrichir les connaissances disponibles. Ces contributions ne disparaissent pas dans des échanges éphémères ou des dossiers individuels. Elles sont capitalisées dans une mémoire opérationnelle commune, accessible aux différents métiers et transmissible aux collaborateurs qui leur succéderont.
Nous avons retenu un principe de conception : le partage est la règle, la confidentialité l’exception. Les restrictions nécessaires demeurent possibles, mais l’information n’est pas présumée appartenir exclusivement au service ou à la personne qui l’a recueillie. L’objectif n’est pas de multiplier les flux d’information ni de créer une obligation supplémentaire de reporting. Il est de faire en sorte que chaque information pertinente puisse être exploitée par ceux auxquels elle est utile, aujourd’hui comme demain.
Mise en production : proposer une nouvelle pratique plutôt qu’un logiciel supplémentaire
La mise en production de cette plateforme marque pour nous le passage d’une conviction issue de l’expérience à sa traduction opérationnelle. Nous ne prétendons pas qu’un outil suffise à transformer une organisation. Le partage du renseignement suppose aussi des pratiques managériales : l’exemplarité de la direction, la reconnaissance des contributions, la confiance accordée aux collaborateurs et la volonté de décloisonner les fonctions.
Nous souhaitons aujourd’hui proposer cette infrastructure aux organisations qui partagent cette conception de l’intelligence économique : une capacité collective, permanente et accessible, fondée sur l’exploitation du renseignement ouvert et la capitalisation des connaissances. Il ne s’agit pas simplement de mieux collecter l’information, mais aussi de permettre à l’entreprise de mieux l’utiliser, de la partager et de la conserver
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