par Giuseppe Gagliano (Cestudec)
Centro Studi Strategici
L’affaire Ferretti ne doit pas être lue comme une simple querelle entre actionnaires, ni comme un affrontement ordinaire entre un partenaire chinois et un partenaire tchèque pour le contrôle d’une marque italienne de la plaisance de luxe. Elle est beaucoup plus profonde. Elle constitue un cas exemplaire de guerre économique contemporaine, c’est-à-dire de cette compétition entre États, groupes industriels, fonds et dispositifs juridiques dans laquelle le contrôle des entreprises vaut autant que le contrôle des territoires.
Ferretti construit des yachts, bien sûr. Mais derrière l’éclat des marques, des salons nautiques, des bateaux pour milliardaires et de la rhétorique du « fabriqué en Italie », il existe une réalité beaucoup plus sensible : compétences d’ingénierie, chantiers, technologies navales, réseaux de fournisseurs, systèmes embarqués, capacités de conception, connaissance des matériaux, adaptation de plateformes civiles à des usages institutionnels et militaires.
C’est là que naît le problème. Lorsqu’une entreprise civile produit aussi des solutions utilisables par des corps de l’État, des forces de police, la marine militaire ou la sécurité côtière, nous ne sommes plus seulement dans le marché. Nous sommes dans la zone grise de la technologie duale, celle qui peut servir à la plaisance de luxe mais aussi à la surveillance maritime, au patrouillage, au contrôle des ports, à la protection des côtes et aux opérations institutionnelles.
Il ne s’agit pas d’une bataille pour des yachts, mais pour la technologie, les filières et la puissance. C’est dans cette zone grise que se joue aujourd’hui une part décisive de la guerre économique.
Weichai, l’actionnaire chinois qui n’est pas seulement un investisseur
Le protagoniste central de cette affaire est Weichai. Ce n’est pas un fonds spéculatif quelconque. C’est un grand groupe industriel chinois, lié à l’écosystème de Shandong Heavy Industry, avec une histoire dans les moteurs diesel, les systèmes de propulsion, les véhicules lourds, les composants industriels et la mécanique avancée. Weichai est entré dans Ferretti en 2012, à un moment dramatique pour le groupe italien, lorsque l’entreprise traversait de graves difficultés et que l’intervention chinoise apparaissait comme une solution de sauvetage.
Il faut partir de là. La Chine entre souvent dans les secteurs stratégiques occidentaux non pas au moment de leur force, mais au moment de leur faiblesse. Elle n’achète pas seulement quand une entreprise est au sommet de sa puissance. Elle achète quand une entreprise est fragile, endettée, privée de défenses nationales, abandonnée par les capitaux internes et en quête de liquidités.
C’est une logique classique d’intelligence économique : repérer les vulnérabilités, entrer au capital, consolider la présence, acquérir une connaissance de l’intérieur, comprendre les réseaux de fournisseurs, les procédés industriels, les technologies, les brevets, les clients, les procédures et les hommes clés. En apparence, c’est un investissement. Dans les faits, cela peut devenir une appropriation progressive de capacité industrielle.
Weichai détient aujourd’hui environ 39,5 % de Ferretti et en est le premier actionnaire. Lors de l’assemblée du 14 mai 2026, sa liste a obtenu la majorité des voix, permettant au groupe chinois de nommer presque tout le nouveau conseil d’administration. Le partenaire tchèque Kkcg Maritime, qui possède environ 23 % du capital, a contesté le vote et a soulevé la question des pouvoirs spéciaux de l’État italien.
Le point politique est essentiel : avec moins que la majorité absolue du capital, Weichai parvient tout de même à déterminer la structure de commandement de l’entreprise. C’est une dynamique typique de la guerre économique sociétaire. Il n’est pas nécessaire de tout posséder. Il suffit de contrôler suffisamment de capital, d’alliances, de calendrier, de gouvernance et d’informations pour orienter le pouvoir effectif.
Intelligence économique : que cherche-t-on vraiment ?
Quand on parle d’intelligence économique, il ne faut pas penser uniquement à l’espionnage industriel au sens traditionnel. L’intelligence économique est aussi une collecte systématique d’informations, une cartographie des compétences, une analyse des concurrents, un contrôle des chaînes de production, une influence exercée sur les conseils d’administration, une capacité à anticiper les décisions politiques et réglementaires, ainsi qu’un usage des participations actionnariales pour accéder à des données et à des orientations stratégiques.
Dans le cas Ferretti, les éléments sensibles sont nombreux :
Le premier est la technologie navale. Un bateau n’est pas seulement une coque. C’est un ensemble de systèmes : propulsion, électronique, capteurs, communications, matériaux composites, architectures embarquées, navigation, sécurité, contrôle à distance, efficacité énergétique, stabilité, performances en conditions maritimes difficiles.
Le deuxième est le savoir productif. La vraie valeur ne se trouve pas toujours dans le brevet écrit. Elle réside dans la capacité accumulée par les techniciens, les chantiers, les sous-traitants, les ingénieurs, les artisans spécialisés. C’est ce savoir tacite qui ne se copie pas dans un document mais s’apprend en observant, en intégrant, en dirigeant.
Le troisième est le réseau commercial et institutionnel. Ferretti n’est pas seulement une marque. C’est une porte d’accès à des clients internationaux, à des appareils publics, à des corps de l’État, à des fournisseurs italiens et européens, à des milieux financiers, à des salons internationaux, à des relations politiques et à des commandes sensibles.
Le quatrième est la division sécurité. Même si elle pèse peu dans le chiffre d’affaires par rapport au luxe, elle possède une importance stratégique disproportionnée. La Ferretti Security Division, précisément parce qu’elle intervient dans le domaine des vedettes et des fournitures destinées aux forces de sécurité, nourrit les demandes de vérification au titre des pouvoirs spéciaux de l’État italien.
On voit ici une loi fondamentale de la guerre économique : ce qui pèse peu dans le bilan peut peser énormément dans la stratégie.
La Chine et la logique de l’absorption industrielle
Pour comprendre Weichai, il faut la replacer dans la stratégie chinoise des vingt dernières années. Pékin a construit sa puissance non seulement en exportant des marchandises, mais en acquérant des technologies, en achetant des entreprises, en entrant dans les chaînes mondiales de valeur, en créant des pôles industriels, en absorbant des compétences occidentales puis en les recomposant dans son propre système productif.
Cette stratégie n’est pas improvisée. Elle repose sur une convergence entre entreprise, État, finance, diplomatie économique et planification industrielle. Même lorsque l’acteur formel est une société, le contexte chinois reste celui d’un capitalisme politique : l’entreprise agit sur le marché, mais dans un cadre national où les objectifs industriels coïncident souvent avec les objectifs stratégiques de l’État.
Weichai n’est donc pas seulement un actionnaire intéressé par le rendement financier. C’est un groupe industriel inséré dans un système national qui considère la technologie, la construction navale, la mécanique avancée, la propulsion, la logistique et la mer comme des secteurs décisifs pour son ascension.
L’intérêt pour Ferretti doit donc être lu sur plusieurs plans.
Sur le plan commercial, Ferretti offre prestige, marques, revenus et accès au marché mondial du luxe.
Sur le plan industriel, il offre des compétences productives italiennes difficiles à reproduire rapidement.
Sur le plan technologique, il permet d’observer et d’intégrer des solutions avancées de la plaisance occidentale.
Sur le plan géopolitique, il donne à la Chine une présence renforcée dans un secteur maritime européen, dans un pays méditerranéen, membre de l’Union européenne et de l’Alliance atlantique.
Sur le plan géoéconomique, il permet de transformer une marque italienne en pièce d’une filière mondiale dans laquelle la Chine veut monter toujours plus haut : non plus seulement usine du monde, mais contrôleur de marques, de technologies et de réseaux de distribution.
Le soupçon de transfert technologique
La question la plus délicate concerne le possible transfert de technologies vers la Chine. Les interpellations parlementaires autour de l’affaire Ferretti insistent sur un point précis : des déclarations et des sources publiques auraient indiqué la possibilité de transferts de technologies navales avancées vers un pôle industriel à Qingdao, dans la province chinoise du Shandong, avec des applications potentiellement liées aux services publics, à la sécurité maritime et à des domaines d’intérêt militaire.
C’est le cœur de l’affaire.
Il ne s’agit pas d’imaginer des scénarios fantaisistes. Il s’agit de comprendre si des technologies développées en Italie, éventuellement grâce à des compétences mûries dans le cadre de commandes publiques ou d’exigences institutionnelles, peuvent être reproduites, adaptées ou transférées dans un écosystème industriel chinois.
La guerre économique fonctionne ainsi : l’acquisition sociétaire devient un canal d’apprentissage ; le conseil d’administration devient un poste d’observation ; la réorganisation managériale devient un instrument de contrôle ; la coopération industrielle devient un mécanisme de transfert ; le pôle productif étranger devient un lieu d’absorption.
Il n’est pas nécessaire de voler quoi que ce soit au sens traditionnel. Il suffit de déplacer progressivement les décisions, les modèles, les personnels, les fournisseurs, les normes, les solutions techniques et les procédures. À la fin, la marque peut rester italienne, mais la souveraineté industrielle se vide de sa substance.
Ferretti comme cas d’école de guerre économique
L’affaire Ferretti révèle trois niveaux de conflit.
Le premier est sociétaire : Weichai contre Kkcg. Deux actionnaires se disputent la gouvernance, la direction générale, la présidence, les comités internes et l’orientation stratégique.
Le deuxième est juridique et réglementaire : pouvoirs spéciaux de l’État contre marché. L’État italien doit décider s’il traite Ferretti comme une société cotée ordinaire ou comme une entreprise possédant des actifs stratégiques pour la défense et la sécurité nationale.
Le troisième est géopolitique : Chine contre souveraineté industrielle européenne. La question n’est pas de savoir si Weichai a le droit d’investir. La question est de savoir si l’Italie a le devoir de protéger les technologies, les compétences et les fournitures qui touchent les appareils de l’État.
La guerre économique moderne n’a pas besoin de chars. Elle utilise des instruments parfaitement légaux : participations actionnariales, offres publiques, assemblées, procurations, véhicules sociétaires, fonds, cabinets d’avocats, consultants, obligations d’information, recours auprès des autorités de marché, pressions politiques, médias, réputation, démissions retentissantes.
La bataille se mène dans la salle du conseil, non sur le champ de bataille. Mais le résultat peut être aussi stratégique qu’une défaite militaire : perdre des capacités, perdre le contrôle, perdre l’autonomie.
Les pouvoirs spéciaux comme intelligence défensive de l’État
Les pouvoirs spéciaux de l’État ne devraient pas être considérés seulement comme un instrument juridique. Ils devraient être interprétés comme une forme d’intelligence économique défensive.
Lorsqu’ils fonctionnent bien, ils servent à savoir qui achète, pourquoi il achète, avec quelles alliances, avec quels financements, avec quelles finalités industrielles, avec quels liens étrangers et avec quelles conséquences possibles pour la sécurité et la défense. Ils servent à empêcher que l’État découvre trop tard qu’il a perdu le contrôle d’un nœud sensible.
Le problème italien est que ces instruments interviennent souvent lorsque le processus est déjà avancé. On laisse d’abord entrer l’investisseur étranger, puis on le laisse augmenter sa participation, puis on accepte des réorganisations, puis on découvre l’existence de technologies duales, puis arrivent les alertes, les questions parlementaires, les démissions et les recours.
Ce n’est pas une stratégie. C’est une réaction.
Une véritable politique d’intelligence économique devrait cartographier à l’avance toutes les entreprises italiennes dotées de capacités duales : nautique, aéronautique, spatial, électronique, intelligence artificielle, capteurs, robotique, énergie, câbles sous-marins, ports, logistique, télécommunications, semi-conducteurs, matériaux avancés.
Ferretti démontre que la distinction entre entreprise civile et entreprise stratégique est désormais dépassée. Une entreprise du luxe peut produire des capacités utiles à la sécurité. Un chantier peut devenir un actif stratégique. Un fournisseur peut devenir un point de vulnérabilité nationale.
La dimension militaire : la mer comme espace décisif
Du point de vue militaire, l’affaire Ferretti est encore plus importante parce qu’elle concerne la mer.
La Méditerranée est redevenue un espace de compétition. Afrique du Nord, mer Rouge, Suez, Balkans, Levant, Libye, Tunisie, Algérie, Grèce, Turquie, routes énergétiques, migrations, trafics illicites, sabotages, drones navals, infrastructures portuaires : tout converge vers le contrôle maritime.
Dans ce cadre, les technologies de patrouille, de surveillance, de réponse rapide et de sécurité côtière ne sont pas accessoires. Elles sont des instruments de souveraineté.
Les grandes marines comptent, mais les petites unités comptent aussi. Les vedettes, les moyens rapides, les systèmes de communication, les capteurs, les réseaux embarqués, la capacité à opérer près des côtes, la maintenance rapide, l’adaptation aux exigences des corps de l’État : tout cela compte.
Si un pays perd le contrôle industriel de ces capacités, il devient dépendant. Et la dépendance, dans la guerre économique, est une forme de subordination.
Le sens des démissions de Ferrari et Domenicali
Les démissions de Piero Ferrari et Stefano Domenicali ont une valeur symbolique et politique. Elles ne représentent pas seulement le départ de deux administrateurs. Elles signalent qu’une partie de l’establishment industriel italien ne se reconnaît plus dans la direction prise par l’entreprise.
Ferrari ne représente pas seulement sa personne. Il porte un nom qui renvoie à l’histoire de l’industrie italienne, à la manufacture, à la marque nationale, à l’idée que le capitalisme n’est pas seulement du capital mais aussi de la réputation, de la continuité et de l’identité productive.
Domenicali, avec son expérience managériale internationale, pose quant à lui un problème de gouvernance : transparence, intégrité, correction du processus décisionnel.
Lorsque des figures de ce niveau partent en évoquant malaise et incompatibilité, le message est clair : Ferretti n’est plus seulement une société en tension. Elle est devenue une affaire politique.
La vraie question pour l’Italie
La question finale est simple : l’Italie veut-elle être un pays qui produit de la technologie ou un pays qui vend des morceaux de sa technologie lorsqu’il se trouve en difficulté ?
L’affaire Ferretti ne peut pas être réduite à une polémique antichinoise. Ce serait trop commode et trop superficiel. Weichai fait ce que tout grand acteur industriel stratégique fait : il cherche des compétences, des marchés, des marques, du contrôle et des avantages compétitifs. La Chine défend ses intérêts avec cohérence.
Le problème est de savoir si l’Italie défend les siens.
Pendant des années, nous avons confondu l’ouverture au capital étranger avec une politique industrielle. Nous avons cru qu’il suffisait de sauver les entreprises à court terme, sans nous demander qui contrôlerait les technologies à long terme. Nous avons confondu liquidité et souveraineté, investissement et dépendance, internationalisation et perte de commandement.
Ferretti est le résultat de cette myopie.
Une affaire nationale, pas un incident d’entreprise
Désormais, la présidence du Conseil, l’autorité de marché, le Parlement et les ministères compétents doivent affronter une question qui dépasse Ferretti. Ils doivent établir si une entreprise italienne dotée de technologies navales sensibles peut être gouvernée par un groupe extra-européen sans une vérification complète, transparente et rigoureuse.
Il ne suffit pas de demander des garanties génériques. Il faut des contraintes précises : maintien en Italie des compétences stratégiques, interdiction ou contrôle des transferts technologiques sensibles, protection des commandes publiques, vérification des chaînes sociétaires, surveillance des actionnaires liés, contrôle des données industrielles, protection des fournitures destinées aux forces de l’État.
La guerre économique se gagne ainsi : non par des proclamations patriotiques, mais par des instruments techniques, juridiques, financiers et informationnels.
L’affaire Ferretti dit à l’Italie une chose très simple : dans le monde actuel, il n’existe plus de secteurs innocents. Le luxe peut devenir défense. Le chantier naval peut devenir renseignement. L’actionnaire industriel peut devenir vecteur d’influence. Le conseil d’administration peut devenir champ de bataille.
Et lorsqu’une nation comprend trop tard qu’une de ses excellences ne lui appartient plus vraiment, la perte n’est pas seulement économique. Elle est politique, technologique et stratégique.


