Par Olivier de MAISON ROUGE. Avocat associé CESIS – Docteur en droit; Directeur du MBA Stratégie d’intelligence juridique à l’EGE
La « guerre monétaire » est une situation où plusieurs pays cherchent à affaiblir volontairement leur monnaie pour en faire un avantage économique, surtout à l’exportation. On parle aussi de « guerre des changes » ou » guerre des devises ». Ainsi, Émettre la monnaie de référence du système monétaire international engendre des avantages économiques et géostratégiques incomparables. Depuis les premiers pas de la mondialisation au XIXe siècle, ce rôle est toujours revenu à la première puissance mondiale économique et militaire[i]. En conséquence, cela révèle en contrepoint une réalité trop souvent sous-estimée : la monnaie est un instrument de puissance globale, à la croisée des rapports de force économiques, juridiques, technologiques et géopolitiques. Or, à l’aube d’un basculement géostratégique systémique, force est de constater que les lignes de partage évoluent et deviennent autant de fronts de contestation de l’hégémonie du Dollar. Cette fracture est actuellement à l’œuvre, participant à la contestation par le Global South du centralisme financier occidental. Mais auparavant, revenons aux fondamentaux de la monnaie, instrument cardinal de la souveraineté, et les attaques dans l’histoire, soit sous forme de spéculation-dévaluation ou de parasitisme par les actions de faux-monnayage.
I – La fausse monnaie, arme de guerre économique
« Battre monnaie », signifie exercer une compétence régulatrice souveraine ; c’est encadrer la valeur des échanges et inscrire l’action publique dans une temporalité financière maîtrisée. La souveraineté monétaire, en ce sens, désigne le pouvoir exclusif de l’État de déterminer la monnaie ayant cours légal sur son territoire, d’en fixer les modalités d’émission, de régulation et d’usage. Comme l’énonçait Jean Bodin dès 1576 : « Il n’y a que celui qui a puissance de faire la loi, qui puisse donner loi aux monnaies ».
- Un instrument d’indépendance monétaire
La monnaie, dans son acception économique classique, est un outil reconnu par une communauté politique pour remplir trois fonctions fondamentales :
- unité de compte,
- intermédiaire des échanges et
- réserve de valeur.
Mais au-delà de ce rôle opérationnel, la monnaie est également un vecteur d’autorité publique. Elle traduit la capacité d’un État à imposer un cadre normatif de confiance des échanges commerciaux, à garantir la stabilité de ses échanges et à affirmer son autonomie économique. Cette prérogative, historiquement attachée à la souveraineté étatique depuis les monarchies de l’époque moderne, constitue un fondement essentiel de l’indépendance politique et budgétaire. Elle permet aux États de piloter des politiques monétaires autonomes, d’assurer la liquidité de leur économie, de répondre aux crises conjoncturelles et de préserver leur capacité d’action face aux chocs exogènes. En France, le premier Roi à émettre des pièces d’or à son effigie est Philippe IV le Bel (1285-1314). Par la suite, le terme de « Louis d’or » émergera en 1640, du nom du Roi Louis XIII, pour survivre à la Révolution et laisser place au « Napoléon ».
L’histoire a toutefois retenu que si la Fance fut l’émetteur de devises, Philippe IV et Napoléon sont aussi réputés avoir été faux-monnayeurs ; le premier pour avoir renfloué les caisses du Trésor royal en réduisant le poids des pièces émises, le second pour avoir fait circuler des fausses devises britanniques en vue de saboter le commerce de la rivale commerciale, à l’instar de ce que feront les Allemands durant la seconde guerre mondiale (voir infra).
Ainsi, Napoléon Ier a tenté de provoquer une crise économique en Autriche, à l’aide d’un afflux massif de faux florins. Fouché, ministre de la Police de Napoléon, organisa un réseau de faussaires, allant jusqu’à employer des graveurs gouvernementaux ; 40 millions de florins autrichiens contrefaits ont provoqué une crise monétaire en 1811. Après tout, l’Empereur a toujours incité ses armées à piller les pays envahis, déclamant « la guerre doit nourrir la guerre » (…) « et les ennemis doivent payer ».
- La fausse-monnaie, un crime contre l’Etat
Etant l’apanage par nature d’un droit souverain et régalien per se, toute création et diffusion de fausse-monnaie, c’est -à-dire de prétendu moyen de paiement sans contre-valeur, est considéré comme un acte de faux-monnayeur, susceptible de porter atteinte au commerce, d’une part, mais aussi au Trésor, d’autre part. Tel que défini par l’article 442-1 et suivants du Code pénal, l’activité de faux-monnayeur s’entend comme l’entreprise de contrefaçon ou de falsification de pièces ou billets ayant cours légal. Cela vaut également pour le transport et la mise en circulation (article 442-2 du même Code).
Mentionné sous le Livre IV du Code pénal, l’activité est considérée comme un crime contre la Nation. Il s’agit même du crime le plus répréhensible contre l’Etat, sanctionné par trente ans de réclusion criminelle et 450 000 € d’amende, à l’instar de l’intelligence avec une puissance étrangère (ou espionnage). C’est dire si l’atteinte aux finances publiques est un acte particulièrement grave dans l’échelle des crimes menés contre les intérêts fondamentaux. Le code pénal de 1810 ( dit « Napoléonien ») avait déjà retenu cette infraction comme étant celle dirigée contre les institutions de l’Empire. Pour le Professeur de droit pénal Wilfrid Jeandidier « Présentement plus personne ne songe à nier qu’il y a là au premier chef une négation du droit de souveraineté de l’Etat affecté en l’un de ses attributs patrimoniaux. Sans pouvoir de battre monnaie une autorité ne peut prétendre être regardée comme disposant d’un réel pouvoir politique »[ii]. (…) Il poursuit : « Le faux monnayage peut saper l’équilibre économique d’un pays. Il est classique de le compter parmi les moyens d’abattre un Etat ennemi qui sera envahi de fausses coupures de sa monnaie et cette insidieuse technique de déstabilisation a déjà été utilisée. »[iii]
A cet égard, nous pouvons retenir l’exemple du 3ème Reich Allemand, qui livra bataille sur le terrain de la falsification de la Livre Sterling. Cette arme secrète destinée à diluer la monnaie de la couronne, fut élaborée dans le cadre du plan Bernhard (du nom du Sturmbannführer SS Bernhard Kruger), à l’origine de cette initiative machiavélique. Il constitua une équipe de 142 prisonniers juifs au sein du camp de concentration de Sachsenhausen, spécialisée dans la confection, la gravure et l’impression de fausses devises britanniques, américaines et russes. Mais la £ivre fut la plus façonnée en volume de production, à telle enseigne qu’à l’issue de la guerre, un tiers environ des Livres en circulation étaient fausses, pour un montant d’environ £ 30 milliards. Ces billets, préalablement usagés par des manipulations manuelles (passés de main en main en boucle par des hommes en rang), ont irrigué, essentiellement depuis la Suisse, le Royaume-Uni mais encore les colonies britanniques. Ils circulaient par des réseaux de contrebande et de changes (ce que l’on nommerait encore blanchiment de nos jours). Selon les directives d’Heydrich, il fallait que « cette opération n’implique pas simplement la production de faux billets au sens habituel du terme. Les billets produits doivent être d’une telle qualité que même les spécialistes britanniques expérimentés des billets ne seraient pas en mesure de faire la différence. » Rappelons que jusqu’en 1945, la Livre Sterling était la monnaie internationale, avant d’être supplantée par le Dollar US. Ce faisant, le plan Bernhard a permis de diluer la valeur de la monnaie par l’introduction massive de fausses devises, mais encore permis de générer des opérations illicites d’achat d’or en contrepartie, permettant de subvenir au coût de la guerre.
II – La bataille des devises pour la première place commerciale
« Au sens premier, la guerre des monnaies vise une configuration dans laquelle chaque pays essaie d’améliorer sa position concurrentielle vis-à-vis des autres pays en dévaluant (en changes fixes mais ajustables) ou en laissant baisser (en changes flottants) le taux de change de sa devise »[iv]
- Politique monétaire et place de marché
Promu surintendant en 1653, Fouquet fait face à l’impossible équation : les caisses sont vides et les besoins immenses, tant pour poursuivre la guerre d’Espagne que pour couvrir les dépenses (déjà) somptuaires du Roi-Soleil. De l’argent, pourtant, il y en a dans le royaume, Fouquet est bien placé pour le savoir. Mais encore faut-il convaincre banquiers, traitants et fermiers de le confier à l’État. Fouquet sait s’y prendre : il réévalue la monnaie (la pistole d’or passe de 12 à 10 livres), émet de nouveaux titres, et concède des taux allant jusqu’à 20 % ! La manœuvre est audacieuse, mais le crédit afflue : la couronne peut souffler ![v]
Un État peut en effet laisser sa monnaie baisser, ou intervenir sur les marchés, afin de rendre ses produits moins chers à l’étranger et donc plus compétitifs. Le problème est que les autres pays peuvent réagir en faisant la même chose, ce qui crée une spirale de dévaluations. À court terme, cela peut soutenir certaines exportations, mais cela peut aussi provoquer des tensions commerciales, de l’instabilité financière et une perte de confiance entre États. Dans certains cas, le terme désigne aussi des attaques spéculatives contre une devise pour la faire chuter brutalement[vi]. Si un pays baisse fortement sa monnaie, ses produits deviennent moins chers pour les acheteurs étrangers. Les autres pays peuvent alors être tentés de faire pareil pour ne pas perdre de parts de marché.
Exemples historiques marquants de guerres et manipulations des monnaies :
- Napoléon 1er institue la Banque de France pour centraliser et contrôler la création de monnaie. Ce faisant, par cette action « jacobine » doublée par le blocus maritime[vii], les financiers quittent Paris pour Londres, évinçant le Franc au profit de la Livre comme monnaie d’échange.
- Le « Franc Poincaré » de 1928 dévalue la monnaie de 80%, ce qui permet à la France de rembourser sa dette, au détriment des épargnants français.
- Années 1930 : après la crise de 1929, la Grande-Bretagne abandonne l’étalon-or en 1931 et dévalue la Livre, puis les États-Unis et la France suivent avec leurs propres dévaluations compétitives.
- A l’initiative de Jacques Rueff, conseiller monétaire du général De Gaulle, le « nouveau Franc » est adopté, permettant une stabilité économique et un assainissement des finances publiques sur fond de guerre d’Algérie ruineuse (tandis que la France ne bénéficiait plus de l’aide du plan Marshall).
- 1971 : les États-Unis mettent fin à la convertibilité du dollar en or, ce qui modifie profondément l’ordre monétaire international. Va se substituer subrepticement le pétrodollar comme contrevaleur exposant la finance aux Chocs pétroliers (1973 / 1979).
- 2010-2020 : la guerre des monnaies revient avec les tensions entre le dollar, le real brésilien, le yuan chinois et d’autres grandes devises, sur fond de politiques monétaires très agressives.
Au fond, les épisodes les plus connus correspondent souvent à des périodes de crise, où les États cherchent à rendre leur monnaie plus faible pour soutenir leurs exportations ou protéger leur économie. Dans l’histoire, cela prend surtout la forme de dévaluations compétitives plutôt que d’une guerre au sens strict du terme.
Les conséquences économiques majeures ont été une déflation, une forte hausse du chômage, une chute de l’investissement et un effondrement du commerce mondial, et plus largement :
- La dévaluation de certaines monnaies a donné un avantage temporaire à leurs exportations, mais elle a aussi pénalisé les pays qui restaient rattachés à l’or ou qui ne dévaluaient
- Les pays du bloc-or ont subi une appréciation réelle de leur monnaie, ce qui a aggravé les politiques déflationnistes et rendu la reprise plus difficile.
- La concurrence monétaire a accentué la fragmentation de l’économie mondiale en blocs monétaires, ce qui a réduit les échanges internationaux.
- Dans le contexte de crise, la production et l’investissement ont chuté, tandis que le chômage a explosé dans les pays industrialisés.
- Le commerce mondial s’est fortement contracté entre 1929 et 1934, ce qui a aggravé la récession.
- Le privilège exorbitant du Dollar
Tout passe, tout lasse, tout casse. Le 15 août 1971, un dimanche, le président Richard Nixon décrétait la fin de la convertibilité du dollar en or au taux fixe de 35 dollars pour une once d’or de 31,1035 grammes. Une sujétion devenue intenable pour les finances américaines mises à mal par la guerre du Vietnam. Le système international dit « de Bretton Woods » de 1944, où les monnaies avaient un cours fixe mais révisable par rapport au dollar, volait en éclats. Il ne répondait plus aux besoins des États-Unis, qui en avaient été pourtant l’instigateur. Il en était résulté une inflation à deux chiffres dans l’économie mondiale, et par contrecoup le choc pétrolier de 1973, mais aussi une instabilité monétaire destructrice pour les monnaies européennes. On connaît la réponse : dans un premier temps l’institution d’un espace de stabilité, le système monétaire européen (SME), en 1979, puis la création de l’euro en 1999. C’est à un défi existentiel de même ampleur que sont confrontés aujourd’hui les États européens. Ils ont eu le grand tort de considérer « l’ami américain » comme un protecteur alors qu’il s’agit d’un partenaire Gripsou, appelé Donald, tel celui de la bande dessinée.[viii]
Dès la fondation des États-Unis en 1785, le dollar américain devient la monnaie officielle. Le droit exclusif de frapper monnaie est confié au Congrès lors de l’élaboration de sa Constitution. Historiquement, l’or a profondément refondé la place du dollar dans le système monétaire international en fortifiant sa crédibilité à l’international, le faisant passer de l’ « étalon or », l’ « étalon de change or » à l’ « étalon dollar ». En 1945, les Etats-Unis détiennent plus de 70% des réserves d’or mondiales. C’est dans cette lignée que le système monétaire international est construit autour du dollar. Dans les années 1960/1970, la situation devient critique pour l’administration américaine. Elle va, à la fin des années 1960, faire face à de lourds problèmes financiers, ce qui conduit le président Richard Nixon, le 15 août 1971, à s’entretenir avec le secrétaire américain au trésor, John B. Connally, pour une abolition du système de Bretton Woods. Cette fin des parités fixes entre monnaies s’effectue en deux étapes (1971 et 1973).
Le système de Bretton Woods avorté se retrouve substitué par un système de change « flottant » généralisé. Nulle monnaie, à présent, n’est indexée sur l’or. Sans référence absolue, chaque unité monétaire est évaluée par rapport aux autres monnaies. C’est la bourse qui définit la valeur des monnaies. Une tendance vers la financiarisation s’installe.
Le système économique américain se présente « in fine » comme le sanctuaire du capitalisme. Les Etats sont soupçonnés de mener parfois une « guerre des monnaies », à coup de dévaluations successives, ce qui accroît les tensions politiques entre les pays. Dans une « guerre monétaire », les pays engagent un conflit fondé sur « l’appauvrissement du voisin » (beggar thy neighbour). Souvent accusé de choisir un taux de change qui lui est favorable, Pékin a plutôt eu tendance à suivre les variations du dollar pour définir la valeur internationale du renminbi. La contestation du dollar comme monnaie internationale peut être légitime au regard de la politique de « benign neglect » engagée depuis toujours par la FED et le gouvernement américain. La monnaie comme instrument de compte, d’échange et de réserve est un instrument de pouvoir et une arme économique à plusieurs facettes. Si l’euro se présente comme un facteur supplémentaire de réduction des tensions internationales, il n’a pas facilité les politiques sociales, ce qui pourrait conduire à une remise en cause de l’adhésion des peuples aux systèmes monétaires internationaux existants. Aujourd’hui, le dollar n’est pas un bien commun, mais un instrument politique puissant sous le contrôle unique de la FED, alors que, comme monnaie internationale, il ne répond plus aux critères économiques de cette fonction, au regard de l’importance de l’endettement public et privé des Etats-Unis. Cependant, Donald Trump, considère que la finance est un outil et une arme pour la sécurité nationale des USA[ix].
III – De la monnaie fiduciaire à la privatisation des moyens de paiement sur fond de rivalité
Au-delà des dévaluations et guerres monétaires conjoncturelles, désormais, cette rivalité des devises s’est déplacée sur le terrain géopolitique. Si le Dollar reste éminemment une monnaie de change internationale et de référence, il est de plus en plus disputé en raison de son instrumentalisation par les Etats-Unis. C’est pourquoi, outre les monnaies, les enjeux sont aussi les systèmes de paiement, notamment en regard de l’émergence des cryptoactifs (bitcoin, Etherum, etc.) qui sont des contournements des monnaies étatiques et moyens de paiement, tandis que les Américains tentent à rebours de renforcer leur position dominante, à l’instar de l’emprise sur le système Swift, et désormais pour Visa et MasterCard, mais encore avec l’intégration des stablecoin en monnaie de réserve, à défaut de favoriser l’e-Dollar.
- La guerre des paiements : Swift et Visa/MasterCard
Le système SWIFT (Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication) est un réseau de messagerie interbancaire fondé en 1973, basé en Belgique, qui connecte plus de 11 000 institutions financières dans 200 pays. Il ne transfère pas d’argent directement, mais transmet les ordres de paiement entre banques — c’est le “langage commun” de la finance mondiale. Bien que SWIFT soit juridiquement une coopérative belge régie par le droit européen, les États-Unis exercent une influence dominante pour plusieurs raisons :
- Environ 40/45 % des transactions mondiales sont libellées en dollars, ce qui rend le système SWIFT dépendant des banques américaines et de la Fed.
- Le Patriot Act (2001) a donné aux autorités américaines un accès aux données de SWIFT
Washington utilise l’exclusion de SWIFT comme levier de politique étrangère, transformant un outil technique en arme géopolitique. SWIFT n’est pas une banque ni un système de paiement, mais un réseau de messagerie qui transmet les instructions entre institutions financières. Être relié à SWIFT facilite les transactions internationales ; en être exclu complique fortement les paiements transfrontaliers et peut isoler un pays de ses flux financiers. Ainsi, l’Iran a été partiellement exclu de SWIFT en 2012 sous pression américaine et européenne, dans le cadre des sanctions sur son programme nucléaire. Cela a paralysé une large part de son commerce extérieur. En 2018, après le retrait américain de l’accord nucléaire, l’Iran a été à nouveau coupé, malgré les réticences européennes.
Après l’invasion de l’Ukraine, plusieurs banques russes majeures ont été exclues de SWIFT. C’est la première fois qu’une économie du G20 subissait une telle mesure. L’impact a été significatif mais partiel, car la Russie avait anticipé en développant son propre système (SPFS) et en renforçant ses échanges en yuans. Des pressions pour exclure d’autres États (Corée du Nord, Venezuela, Biélorussie) ont montré que SWIFT est devenu un instrument régulier de la diplomatie coercitive.
Face à cette dépendance, plusieurs puissances ont développé leurs propres systèmes. Le CIPS chinois est le plus ambitieux : Pékin l’intègre dans sa stratégie de dédollarisation et de montée en puissance du yuan comme monnaie de réserve internationale.
- La dédollarisation : les BRICS cherchent activement à réduire leur dépendance au dollar et à SWIFT, notamment via le CIPS et des accords bilatéraux en monnaies locales.
- Les monnaies numériques de banques centrales (CBDC) : si des pays créent des systèmes de paiement numérique interopérables, SWIFT pourrait être contourné structurellement[x].
- La fragmentation du système financier mondial : le risque d’un monde avec deux ou plusieurs systèmes parallèles (occidental vs. sino-russe) s’accroît.
En résumé, SWIFT illustre parfaitement comment une infrastructure technique neutre peut devenir le terrain d’une rivalité de puissance, opposant l’hégémonie américaine aux ambitions d’autonomie de l’Europe, de la Chine et de la Russie. Cette rivalité dépasse la technique bancaire. Elle touche à la souveraineté, à l’efficacité des sanctions et à la capacité d’un bloc à imposer ses règles dans la finance mondiale. Autrement dit, SWIFT est devenu un terrain de confrontation entre l’infrastructure financière mondiale et la fragmentation géopolitique[xi].
Visa et Mastercard sont des réseaux internationaux, tandis que CB est le réseau français historiquement dominant pour les paiements de proximité en France. L’enjeu principal est économique et stratégique : qui contrôle les transactions, les commissions et les données de paiement en France[xii]. CB est souvent moins cher pour les commerçants, avec des frais nettement inférieurs à ceux des réseaux américains selon plusieurs sources. A contrario, Visa et Mastercard profitent de leur puissance mondiale, de l’essor du e-commerce et des cartes “Visa only” ou “Mastercard only” pour grignoter des parts de marché en France[xiii].
CB reste toutefois très utilisé parce qu’il est intégré aux cartes co-badgées, c’est-à-dire des cartes qui portent à la fois CB et Visa ou Mastercard. En pratique, beaucoup de paiements en France peuvent passer soit par CB, soit par le réseau international, ce qui crée une concurrence directe au moment du paiement. Pour les commerçants, le choix du réseau peut changer le niveau des commissions et donc le coût global d’acceptation des cartes. C’est pour cela que certains acteurs défendent le “paiement made in France” via CB : cela réduit les frais et limite la dépendance à des acteurs américains. Au-delà des frais, il y a un enjeu de souveraineté : garder une infrastructure de paiement nationale plutôt que de laisser Visa et Mastercard dominer les paiements domestiques. C’est aussi une question de pouvoir de marché, car plus un réseau est utilisé, plus il devient difficile à concurrencer[xiv].
- Du Dollar-or à l’US stablecoin
« l’objectif est clair et a été répété plusieurs fois par Donald Trump et Scott Bessent, le secrétaire au Trésor : utiliser ces monnaies privées pour renforcer l’hégémonie monétaire américaine et consolider la demande de dette publique américaine. Cette stratégie, que l’on peut qualifier de cryptomercantilisme, repose sur une alliance entre l’État et les entreprises privées, à l’image du mercantilisme classique du XVIIIe siècle où les États européens s’appuyaient sur leurs compagnies commerciales pour développer leur puissance à l’étranger », explique dans une étude spéciale l’économiste Éric Monnet, conseiller scientifique du Cepii (Centre d’études prospectives et d’informations internationales). En d’autres termes, il s’agit d’une forme de privatisation partielle du dollar. La démarche n’est certes pas vraiment nouvelle. Il y a cinq ans, Facebook avait créé une fondation établie en Suisse pour gérer un stablecoin appelé dans un premier temps Libra, puis Diem, avant d’y renoncer en 2021 face à la levée de boucliers des banques centrales qui y voyaient une atteinte à leur souveraineté.
Cette fois l’Administration Trump a pris les devants et le Congrès américain a défini, le 17 juillet 2025, un cadre réglementaire en bonne et due forme, le Genius Act (Guiding and Establishing National Innovation for US Stablecoins Act)[xv]. Le Président Donald Trump voit les stablecoins adossés au dollar comme un outil pour renforcer la puissance du dollar, financer plus facilement la dette américaine et contourner l’idée d’un dollar numérique de banque centrale. C’est une stratégie délibérée destinée garder la domination monétaire américaine dans l’économie crypto, tout en favorisant les techno-investisseur de l’entourage du 47ème président américain[xvi]. Un stablecoin est une crypto conçue pour suivre la valeur d’une monnaie, souvent le dollar. Si beaucoup de gens utilisent des stablecoins en dollars dans le monde, les émetteurs doivent détenir des réserves, souvent en bons du Trésor américains, ce qui peut soutenir la demande de dette américaine[xvii]. Sous Trump, l’administration a plutôt soutenu les stablecoins privés en dollars que la création d’une monnaie numérique publique de la Fed (ou « Dollar numérique »). L’idée affichée est de défendre la « souveraineté du dollar » tout en développant une version numérique privée du dollar[xviii].
Ce n’est donc pas seulement une question de technologie. C’est aussi une stratégie géopolitique qui se donne pour objectif de garder le dollar au centre des paiements mondiaux, et de contrarier des alternatives comme un dollar numérique public, et donner plus d’influence aux acteurs crypto proches de l’écosystème Trump[xix]. A ce titre, le Genius Act est une loi américaine qui encadre les stablecoins, en particulier ceux adossés au dollar. Son idée centrale est simple : imposer des réserves à 100%, des contrôles plus stricts, et un cadre fédéral clair pour éviter les dérives[xx].
Le texte vise les « stablecoins de paiement », donc des jetons numériques conçus pour servir de moyen de paiement ou de règlement, avec une valeur stable par rapport à une monnaie officielle. Il impose notamment que les réserves soient liquides et pleinement couvertes, et que les émetteurs soient agréés et supervisés[xxi]. Ce faisant, après le dollar-or, puis les pétrodollars, nous assistons désormais à la mise en place des crypto-dollars. In fine, le Genius Act est la tentative du Président Trump de transformer les stablecoins en infrastructure financière adossée au dollar et supervisée par les autorités américaines. En posant comme contre-valeur les crypto-monnaies fléchées par les autorités américaines, bien que dépourvue de réelle cotation à la différence de l’or ou du pétrole, les USA parviennent quasiment à créer de la fausse monnaie, à l’instar des assignats sous la Révolution française, ou encore les monnaies napoléoniennes (cf. supra).
Cela revient aussi à dire qu’il y a manipulation de la devise, sur fond de rivalité géopolitique, mais quand la contre-valeur virtuelle chasse la bonne monnaie et que manque potentiellement la confiance, il n’y a plus de puissance fiduciaire. C’est le risque fort que prennent actuellement les Etats-Unis d’Amérique pour freiner l’expansion de toute devise rivale. Entretemps, le sommet des BRICS qui s’est tenu à Kazan en 2024 a marqué un tournant monétaire majeur. En accueillant de nouveaux États issus du Sud global et en réaffirmant leur ambition de créer une monnaie commune destinée à réduire la dépendance systémique au dollar américain, les BRICS ont exprimé une volonté claire : remodeler les équilibres monétaires internationaux au service d’une multipolarité assumée. Cette alternative monétaire assumée, bien plus qu’un simple ajustement technique, traduit une rupture systémique profonde : celle d’un monde où la hiérarchie financière mondiale n’est plus exclusivement dictée par les intérêts des puissances occidentales. La guerre des monnaies est plus que jamais engagée.
Notes
[i] Anne de Guigné, « Comment Donald Trump a relancé la guerre des monnaies », in Le Figaro, 19 août 2025
[ii] Wilfrid Jeandidier « La Fausse monnaie (sous le code pénal de 1993) », extraits du Précis de droit pénal des affaires, Dalloz, 3e édition, Paris 1998
[iii] Ibid.
[iv] Christian de Boissieu et Marc Schwartz La Nouvelle Guerre des monnaies, Odile Jacob, 2025.
[v] Jean Kedroff, « Louis XIV : le roi qui aima trop la guerre et dépensa sans compter », in Le Figaro, 6 août 2025
[vi] Comme ce qui fit la fortune de George Soros contre la banque d’Angleterre
[vii] O. de Maison Rouge « Napoléon chef de guerre économique », napoleon.org, mars 2021 www.napoleon.org/histoire-des-2-empires/articles/napoleon-ier-chef-de-guerre-economique/
[viii] Jean-Pierre ROBIN « Être l’ennemi de l’Amérique est dangereux, mais être l’ami de l’Amérique est fatal », in Le Figaro, 12 avril 2026
[ix] Jacques Fontanel, « Les nouvelles stratégies de la guerre économique », Cahiers de l’Espace Europe, 2019, hal-02906757
[x] Swift : le réseau international de messagerie au cœur de la … https://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-thematiques/inegalites/articles/swift
SWIFT : l’atout de l’Occident contre la Russie et la Chine ? – LVSL https://lvsl.fr/swift-un-atout-geopolitique-des-etats-unis-contre-la-russie-et-la-chine/
[xi] La plate-forme Swift, arme centrale et cybernétique de … https://theconversation.com/la-plate-forme-swift-arme-centrale-et-cybernetique-de-la-geopolitique-mondiale-179692
Swift : l’autoroute mondiale des transactions bancaires https://www.revueconflits.com/swift-lautoroute-mondiale-des-transactions-bancaires/
ÉCONOMIE – Le monde sort du système SWIFT à pas feutrés https://lediplomate.media/economie-monde-sort-systeme-swift-pas-feutres/
Le système SWIFT : une arme géopolitique impérialiste (volet4) https://www.blast-info.fr/articles/2021/le-systeme-swift-une-arme-geopolitique-imperialiste-volet4-LKSdCL2QQ2WBAOzccfCplg
[xii] Carte bancaire : face à Visa et Mastercard, privilégiez le paiement https://www.capital.fr/votre-argent/carte-bancaire-face-a-visa-et-mastercard-privilegiez-le-paiement-made-in-france-1497975 Carte bancaire : la domination croissante de Visa et MasterCard inquiète certaines enseignes françaises https://banque.meilleurtaux.com/frais-bancaires/actualites/2023-juillet/carte-bancaire-domination-croissante-visa-mastercard-inquiete-certaines-enseignes-francaises.html
[xiii] Carte bancaire : face à Visa et Mastercard, CB passe à l’ … https://www.moneyvox.fr/carte-bancaire/actualites/93673/face-a-visa-et-mastercard-cb-passe-a-offensive
[Visa, Mastercard, American Express ou CB : quelles … https://milesopedia.fr/guides/visa-mastercard-american-express-cb-differences/
Carte bancaire : « Faut-il privilégier le réseau CB au moment de … https://www.moneyvox.fr/carte-bancaire/actualites/105194/faut-il-privilegier-le-reseau-cb-au-moment-de-payer
[xiv] En lutte contre Mastercard et Visa, le réseau français CB gagne … https://www.lefigaro.fr/societes/en-lutte-contre-mastercard-et-visa-le-reseau-francais-cb-gagne-enfin-des-parts-de-marche-20260326
[xv] Jean-Pierre ROBIN, « Donal Trump veut renforcer l’hégémonie du dollar en le privatisant partiellement », in Le Figaro, 12 octobre 2025
[xvi] Stablecoins, meme coins, Bitcoins : les ressorts idéologiques de la monnaie selon Trump .https://legrandcontinent.eu/fr/2025/05/22/stablecoins-meme-coins-bitcoins-les-ressorts-ideologiques-de-la-monnaie-selon-trump/
[xvii] Eric Monnet, économiste : « Avec les stablecoins, les Etats- … https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/02/15/eric-monnet-economiste-avec-les-stablecoins-les-etats-unis-cherchent-a-asseoir-leur-domination-sur-les-paiements_6666842_3232.html
[xviii] Notamment avec proches ses soutiens parmi lesquels les fondateurs de PayPal comme Peter Thiel ou Elon Musk
[xix] Les cryptos au secours du dollar ? La doctrine cryptomercantiliste … https://lvsl.fr/les-cryptos-au-secours-du-dollar-la-doctrine-cryptomercantiliste-de-ladministration-trump/
[xx] Genius Act : la nouvelle ère des stablecoins régulés – Regular https://www.regular.eu/blog/genius-act
[xxi] Qu’est-ce que le GENIUS ACT en crypto ? – Coin Academy https://coinacademy.fr/academie/genius-act-crypto/


