Force est de constater que l’accord UE-Mercosur, dont l’application provisoire est annoncée pour le 1er mai 2026, reste massivement mal lu. On débat des quotas, des normes sanitaires, de la réciprocité des clauses. On évite l’essentiel : il s’agit d’une guerre économique, délibérément conduite par des acteurs qui ont compris avant nous ce que signifie conquérir un marché, y rendre l’adversaire dépendant, puis verrouiller les positions acquises. Tant que ce cadre de lecture n’aura pas été intériorisé, toute riposte restera défensive, tardive et, au bout du compte, inefficace.
Nommer le combat
En 2025, le CR451 produisait un documentaire intitulé « L’agriculture en guerre économique »[i]. Il y était établi qu’il existe deux agricultures : une agriculture capable de mener la compétition internationale et une agriculture qui cherche à survivre. Mais le diagnostic le plus important ne portait pas sur les moyens, il portait sur l’attitude. La question de la guerre économique reste, en France, un impensé commode : on préfère se présenter comme une victime des règles du jeu plutôt que d’accepter de changer de posture et d’entrer dans le combat. Or c’est précisément ce que raconte le Mercosur dans sa version française, la façon dont les acteurs institutionnels, FNSEA en tête, ont choisi la plainte là où ils auraient dû choisir la manœuvre.
Dans un tel contexte, la séquence est compréhensible dès lors que l’on accepte de la nommer : des acteurs brésiliens offensifs, au premier rang desquels JBS, géant mondial de la viande, appuyés par un système politico-financier construit de longue date ; une Commission européenne pressée de valider un « succès géopolitique » ; des intérêts industriels européens, notamment allemands, pesant bien davantage que les filières agroalimentaires que l’on prétend ensuite « protéger » par des règlements de sauvegarde. La question stratégique n’est donc pas : comment résister au Mercosur ? Elle est : comment nourrir notre population sans nous laisser exproprier des outils qui permettent de le faire ?
Le Mercosur comme rapport de force, les angles morts du débat français
La question de la souveraineté alimentaire reste un angle mort du débat public français, précisément parce qu’elle oblige à hiérarchiser ce que l’on refuse d’assumer : la dépendance croissante de filières entières à des décisions prises hors d’Europe, la vulnérabilité des chaînes d’approvisionnement, et la faiblesse structurelle d’acteurs institutionnels qui continuent à traiter un affrontement économique comme une négociation commerciale ordinaire.
Il n’en demeure pas moins vrai que le Mercosur est bien plus qu’un accord commercial. C’est un mécanisme de conquête : obtenir un accès renforcé au marché européen, faire reconnaître comme « équilibré » un compromis structurellement asymétrique, puis verrouiller juridiquement les avantages obtenus. La Commission européenne a elle-même adopté une lecture de puissance du dossier, l’accord y est présenté comme un instrument de positionnement géopolitique de l’Union. Mais une lecture de puissance sans stratégie défensive cohérente, c’est précisément ce qui caractérise une défaite annoncée.
Sur le plan des volumes, les concessions consenties suffisent à mesurer l’ampleur du déséquilibre : 99 000 tonnes de bœuf à droit réduit, 180 000 tonnes de volaille en franchise, auxquelles s’ajoutent des ouvertures sur le porc, le sucre, le riz, le miel et l’éthanol[ii]. Le Service de recherche du Parlement européen (EPRS) a lui-même résumé la logique sous-jacente par la formule « cars for cows »[iii] : des débouchés industriels européens contre une exposition accrue des filières agroalimentaires les plus fragiles. Sur le plan institutionnel, le Conseil de l’UE a validé des règles de sauvegarde en mars 2026, après la signature. L’Europe négocie l’ouverture, puis tente d’en réparer les dommages. Cette séquence, répétée, est la marque d’une posture défensive qui ne sait pas se transformer en riposte.
Une telle attitude ouvre la voie à une dépendance structurelle : dès lors que les mécanismes correctifs arrivent après les concessions, ils ne corrigent plus, ils légitiment l’asymétrie déjà installée. François Soulard, dans un article publié à la suite du séminaire CR451 du 18 décembre 2024, résumait le paradoxe avec précision : malgré sa puissance, l’Europe « rechigne à s’ériger en acteur géopolitique et diverge dans la compréhension des menaces existentielles qui pèsent sur elle »[iv]. En revanche, dès qu’il s’agit de voter des normes environnementales élaborées sous l’influence d’offensives informationnelles extérieures, Pacte Vert, règlement sur la déforestation, cascade de contraintes sanitaires, la mécanique législative s’emballe. L’agriculture européenne se retrouve ainsi doublement exposée : fragilisée de l’intérieur par ses propres régulateurs, menacée de l’extérieur par des acteurs qui ne supportent pas les mêmes contraintes.
JBS et les frères Batista, l’autopsie d’un capitalisme de conquête
Le groupe JBS est le premier producteur mondial de protéines animales. Dirigé par les frères Batista, il concentre les polémiques les plus graves du secteur agroalimentaire mondial : élevage illégal sur terres autochtones[v], maltraitance animale documentée[vi], corruption active à grande échelle[vii], séjours répétés en détention et accords de coopération judiciaire avec plusieurs parquets. Deux frères qui, pour s’en sortir, n’ont pas hésité à faire tomber plusieurs présidents et ex-présidents brésiliens[viii]. Cette réputation sulfureuse ne les a pas empêchés de devenir l’un des grands bénéficiaires attendus de l’accord UE-Mercosur et l’un des acteurs centraux de la diplomatie économique brésilienne.
L’histoire de JBS est l’histoire d’un capitalisme de prédation organisé par l’État. La place de la BNDES, banque publique brésilienne, et de sa branche d’investissement BNDES dans la structuration du groupe, est déterminante : elle permet de comprendre non seulement le fonctionnement du capitalisme à la brésilienne, mais aussi l’imbrication de JBS au cœur du système étatique du pays. La réussite du groupe est le produit d’une planification stratégique délibérée, conduite sous la politique des « champions nationaux », qui a permis au Brésil de projeter certains groupes privés à l’échelle mondiale avec l’appui décisif de la puissance publique. C’est là, d’ailleurs, ce dont nous pourrions nous inspirer, à condition d’accepter d’appeler les choses par leur nom.
Les frères Batista sont des professionnels de la capture institutionnelle. Longtemps poursuivis par le Department of Justice américain, rattrapés par les grandes affaires de corruption brésiliennes (Lava Jato, Petrobras), leur holding a finalement plaidé coupable aux États-Unis dans un dossier de corruption d’agents publics étrangers[ix]/[x]. Leur nom reste indissociable des dérives du capitalisme politico-financier brésilien. Ils sont pourtant toujours là, survivant aux présidents successifs et consolidant leur emprise. Au fil des affaires judiciaires[xi], la famille Batista se réorganise, se remplace, fait revenir le père, change de frère, négocie des accords, et les rênes de la multinationale demeurent en famille, étroitement surveillées mais jamais véritablement entravées par les autorités brésiliennes et américaines.
C’est la raison pour laquelle il faut saisir toute la portée de leur trajectoire géopolitique. Parvenus à s’imposer au Brésil comme auprès des États-Unis, hissant le groupe au rang d’acteurs de la diplomatie économique du continent, les frères Batista ont démontré une capacité de manœuvre qui dépasse largement celle de simples entrepreneurs. Paradoxalement, mis au pas par la justice américaine, ils en sont devenus plus utiles encore aux intérêts convergents de Washington et de Brasília, dans le rapprochement de Lula et de Trump notamment. Peu avant l’intervention américaine au Venezuela, Joesley Batista s’est discrètement rendu à Caracas pour tenter une dernière médiation avec Nicolas Maduro. La mission a échoué. Mais l’anecdote dit tout sur le rôle désormais assumé par les « parrains de la viande » dans les équilibres régionaux.
Le retour de Lula au pouvoir et l’accélération des négociations du Mercosur ont offert au groupe JBS une nouvelle fenêtre d’opportunité. La réhabilitation a été rapide : les représentants de JBS ont été reçus à l’Élysée le 27 novembre 2025[xii]. Discrètement, sans couverture médiatique significative, ce qui est en soi une information sur l’état de la vigilance française.
Un cartel de la viande qui est le bras armé de la guerre économique
Une convergence stratégique s’est imposée entre un État brésilien décidé à consolider ses points d’appui géoéconomiques et un groupe privé disposant d’une taille mondiale, d’un accès aux marchés internationaux et de relais politiques de haut niveau. Cette convergence n’est pas conjoncturelle, elle est le produit d’une doctrine, construite sur deux décennies, que l’on peut décrire selon une matrice simple.
- Conquérir : s’assurer des positions sur les marchés porteurs et imposer des standards de fait.
- Rendre dépendant : transformer l’accès à la protéine animale en levier de contrainte durable pour les pays importateurs.
- Fragiliser : agir sur les normes, les représentations, les institutions afin d’encadrer la marge de manœuvre des acteurs européens de la manière la moins perceptible possible.
Dans un tel contexte, la notion de « cartel » n’est pas une hyperbole. Elle désigne une réalité structurelle : la concentration des capacités d’abattage et de transformation à l’échelle mondiale entre les mains d’un nombre très réduit d’acteurs, dont JBS est le pivot, avec l’appui actif d’un État qui n’a jamais hésité à mobiliser ses instruments financiers publics pour soutenir l’offensive. En revanche, dès qu’il s’agit de qualifier cette réalité dans les enceintes européennes, l’aveuglement reprend ses droits, parce que nommer le cartel, c’est admettre que l’on a négocié avec lui, et que l’on a perdu.
La réponse européenne : une dépendance consentie
Force est de constater que les conséquences du Mercosur étaient anticipables, évitables et combattables. Trois leviers au moins étaient disponibles, et n’ont pas été saisis.
Le premier levier était moral : Joesley Batista a contribué à faire tomber le président Temer et à mettre en cause Dilma Rousseff et Lula da Silva dans une affaire de corruption qui a ébranlé le Brésil. Une fois Lula revenu au pouvoir, la question se posait naturellement : comment les organisations professionnelles françaises et européennes, la FNSEA en tête, n’ont-elles pas construit une stratégie d’influence massive pour dénoncer les proximités entre le pouvoir brésilien et JBS, le rôle de la BNDES, les conditions du financement public des « champions nationaux » ? La réponse est dans la question : faute d’acculturation à la guerre économique, on a choisi la déploration plutôt que la manœuvre.
Le deuxième levier était judiciaire et normatif. Les dossiers ouverts par le DOJ américain, les condamnations pour corruption d’agents publics étrangers, les accords de coopération judiciaire, autant de munitions qu’une stratégie offensive européenne aurait pu mobiliser pour mettre JBS sous pression d’un point de vue international et ralentir sa progression sur le marché européen. Ce levier n’a pas été activé. Les Anglo-Saxons, eux, s’en sont emparés : en décembre 2025, le Guardian publiait une enquête sur la façon dont le géant de la viande brésilienne, accusé de corruption et de déforestation, était devenu un acteur incontournable de la diplomatie régionale[xiii]. La question est simple : pourquoi ce travail n’a-t-il pas été fait à Paris ou à Bruxelles ?
Le troisième levier était cognitif. Face à l’offensive d’un État menant une politique, parfaitement légitime, de défense de ses champions nationaux, l’Europe, sans doctrine commune et sans cap stratégique, a laissé s’installer le récit adverse : celui d’un accord « équilibré », d’un partenariat « mutuellement bénéfique ». Faute d’une contre-narration construite et soutenue dans la durée, faute de remise en cause morale suffisamment sérieuse à l’international, le Brésil continuera à s’appuyer sur ses champions pour mener ses offensives et structurer sa diplomatie d’affaires.
Il est devenu impératif de tirer les leçons de cette séquence pour construire la doctrine qui manque. Deux priorités se dessinent. En premier lieu, acculturer : installer dans les organisations professionnelles, les administrations et les cabinets ministériels des grilles de lecture de la guerre économique qui permettent d’identifier les angles morts avant qu’ils ne deviennent des brèches. En second lieu, formaliser des stratégies offensives : passer de la réaction à la manœuvre anticipée, de la dénonciation à la construction de rapports de force. Le temps est venu de traiter le Mercosur pour ce qu’il est un avertissement stratégique : quand un pays ou une filière ne sait pas défendre son marché dans la durée, d’autres le font à sa place, et contre lui.
Notes
[i] https://youtu.be/CSNY3iU-93o?si=TettlxsBQDwMmqZZ
[ii] Commission européenne — Factsheet UE-Mercosur Agriculture
[iii] Des voitures contre des vaches (traduction de l’auteur).
[iv] Revue Conflits — « L’accord UE-MERCOSUR : bond en avant ou cheval de Troie économique ? »
[v] Greenpeace — « Greenpeace révèle des liens entre JBS et l’élevage illégal sur des terres autochtones »
[vi] Le Monde — « L’usine des animaux » sur Arte
[vii] Challenges — « Brésil/corruption : les actions du géant de la viande JBS s’effondrent » (mai 2017)
[viii] Les Échos — « JBS, l’entreprise de négoce de viande par qui le scandale arrive » (mai 2017)
[x] Les deux frères à la tête de J&F Investissements et de JBS ont payé plusieurs centaines de millions de dollars au Department of Justice américain et ont accepté un « plea deal » pour enregistrer et faire tomber l’ancien président Temer au Brésil, dans le cadre du scandale anti-corruption Lava Jato.
[xi] Les Échos — « Après l’incarcération de ses fils, José Batista (84 ans) reprend les rênes du numéro un mondial de la viande » (sept. 2017)
[xii] Basta! — « Mercosur : l’agro-industrie brésilienne reçue discrètement à l’Élysée » (déc. 2025)
[xiii] The Guardian — « How Brazil’s scandal-hit meat baron became a key diplomatic player » (déc. 2025)


