Quand la guerre militaire englobe le champ économique

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par Christian Harbulot

Les récentes hostilités autour de l’Iran ne sont pas seulement un épisode militaire de plus au Moyen-Orient. Elles ont déjà commencé à redessiner les équilibres économiques mondiaux. Les attaques et contre-attaques qui ont perturbé le transit des hydrocarbures via le détroit d’Ormuz – par où transite près de 20 % du pétrole mondial – ont entraîné une hausse significative des prix de l’énergie et un regain de volatilité sur les marchés financiers. Cette situation, qui pourrait durer si le conflit s’éternise ou s’étend, illustre brutalement que la guerre n’est plus confinée aux champs de bataille : elle se joue désormais sur les marchés de l’énergie, sur les chaînes d’approvisionnement et dans les affrontements économiques d’intensité variable auxquels se livrent des nations et des entreprises.

Jusqu’au XXe siècle, la guerre économique était structurée autour de la conquête des territoires, de la soumission des peuples à payer des tributs à des envahisseurs, à la capacité de contrôler les axes d’échange terrestre et maritime, à créer une dépendance par le rachat de la dette d’un pays tiers et à imposer une domination monétaire.

Depuis plusieurs décennies, la guerre économique est en train de muter pour atteindre une dimension systémique. La conquête fait place à la capacité de rendre dépendant sans passer pour un conquérant. Les matrices de combat économique ne sont plus seulement anglo-saxonnes. Elles se différencient en fonction de la manière dont des pays ont défini des stratégies d’accroissement de puissance par l’économie et/ou de déstructuration du modèle productif de leurs adversaires.

Dans ce nouveau théâtre de confrontation, les États, les investisseurs et les entreprises sont exposés à des risques multidimensionnels. Une perturbation durable de l’offre énergétique peut exercer une pression inflationniste, peser sur la croissance et fragiliser des secteurs entiers. La dépendance à certaines zones géopolitiques sensibles devient un élément de vulnérabilité stratégique. Le récent regain de tensions montre que même des économies avancées peuvent être affectées par des conflits lointains sans lien direct avec leurs politiques nationales.

Cette réalité impose une redéfinition profonde de notre appréhension des risques et des stratégies économiques. La guerre économique ne se limite plus aux sanctions, aux barrières tarifaires ou aux cyberattaques : elle se matérialise désormais par la disruption des ressources critiques, par le contrôle des flux énergétiques et par la capacité des acteurs à maintenir leur chaîne de valeur face à des chocs externes.

Or, dans ce contexte, nos entreprises – grandes, moyennes ou petites – ne peuvent rester des spectateurs. La période actuelle est un signal d’alarme pour tous les dirigeants : celui de repenser leur posture stratégique, d’intégrer l’anticipation des risques géopolitiques dans leurs modèles, et d’inscrire durablement la résilience au cœur de leurs décisions.

La stratégie d’entreprise ne peut plus être seulement fondée sur le court-termisme ou sur une vision à dominante financière. Elle doit intégrer les facteurs géopolitiques et géoéconomiques. Cela signifie évaluer l’impact potentiel des grands équilibres internationaux sur les approvisionnements, les marchés, les accès aux ressources, la cybersécurité et l’intégrité des chaînes logistiques. Il est impératif d’établir des scénarios, d’investir dans la diversification des sources, de renforcer les capacités nationales de production et d’envisager la coopération stratégique comme un levier de compétitivité.

Dans cette perspective, l’anticipation n’est pas une option : elle est une condition de survie économique. Les dirigeants qui sauront aller au-delà de la simple réactivité seront les mieux équipés pour protéger leurs actifs, leurs salariés et leurs marchés.

Nous devons également interpeller les décideurs publics pour qu’ils intègrent cette dimension dans leurs politiques industrielles, énergétiques et fiscales. Une économie nationale forte est une économie qui intègre la dimension stratégique dans sa feuille de route, qui sécurise ses approvisionnements essentiels et qui soutient ses entreprises face aux risques externes.

À l’heure où la guerre économique remplace la guerre froide, il est urgent que nos entreprises adoptent une culture de l’anticipation stratégique, qu’elles développent des outils d’intelligence économique robustes et qu’elles se structurent pour faire face à un monde où l’imprévisible devient la norme.

Nous n’avons pas le choix : soit nous préparons nos entreprises à cette nouvelle donne, soit nous cédons du terrain à ceux qui maîtrisent mieux que nous, la nécessité d’intégrer ces problématiques guerrières à leur mode de fonctionnement.

 

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