Par Alexandre Marciel (experts en métaux stratégiques, ancien Adjoint au Maire de Toulouse)
Les États-Unis viennent d’envoyer un signal fort. En lançant un appel à projets sur la fusion nucléaire en milieu solide, la DARPA, l’agence chargée de la recherche pour la Défense américaine affirme le caractère potentiellement stratégique de cette technologie de rupture pour sa sécurité nationale. Pendant ce temps, une PME française a déjà franchi un cap décisif avec la mise au point de prototypes de micro-réacteurs à fusion en milieu solide. La France doit réagir rapidement pour conserver cette avance technologique.
Appel à projet américain
La DARPA, l’agence du département de la Défense américaine chargée de détecter et de développer des ruptures scientifiques à haut risque et haut potentiel, n’investit jamais au hasard. Sa mission est stratégique : « Faire des investissements cruciaux dans des technologies révolutionnaires pour la sécurité nationale des États-Unis ». C’est elle qui, hier, a fait émerger ARPANET, ancêtre d’Internet.
Dans une relative indifférence médiatique, la DARPA a ainsi lancé le 31 décembre dernier un programme financé et baptisé MARRS pour Mechanisms for Amplification of Fusion Reaction Rates in Solids. Objectif : explorer les mécanismes capables d’amplifier les réactions de fusion nucléaire dans des matériaux solides avec des températures inférieures à 2 000 ° C.
Sur sa page d’accueil, l’agence qualifie les enjeux de la fusion nucléaire en milieu solide de potentiellement élevés pour la sécurité nationale américaine : « The potential benefits of achieving solid state fusion are so high that knowing for sure if there is a ‘there’ there or not is critical to national security ».
Un signal fort, d’autant plus explicite que l’agence écarte délibérément les approches classiques jugées trop incrémentales pour offrir, à court terme, l’avance technologique militaire espérée.
Technologie de rupture
La fusion nucléaire, moteur des étoiles, libère une énergie colossale en fusionnant deux noyaux légers. Inspirée du fonctionnement de notre soleil (et de ce que l’on en sait), la recherche mondiale et les investissements se sont concentrés jusqu’ici sur la fusion chaude, à des températures extrêmes — de quelques dizaines à plus d’une centaine de millions de degrés — selon deux principales voies : le confinement magnétique (ex : les tokamaks d’ITER) ou le confinement inertiel (ex : les lasers du NIF). La DARPA note que « de nombreux projets visant à rendre opérationnelle la fusion par plasma chaud sont lancés à travers le monde … », mais précise que « la fusion par plasma chaud sera la plus adaptée aux grandes centrales électriques centralisées de l’ordre du gigawatt ».
Le programme MARRS explore une approche radicalement différente : la fusion à l’état solide et à moins de 2 000 °C. La NASA expérimente déjà cette voie à travers sa technologie de Lattice Confinement Fusion (LCF). Pour la DARPA, cette approche pourrait « permettre la fourniture d’énergie à des solutions distribuées plus petites nécessaires aux besoins de défense expéditionnaires ». En pratique, cela signifie la fabrication de micro-réacteurs compacts capables de propulser des engins (missiles, satellites, navires …) ou de produire de l’électricité embarquée, « une énergie mobile » là où la fusion classique ne peut pas intervenir.
La DARPA insiste favorablement sur la complémentarité des deux approches technologiques : « Les travaux menés dans le cadre de MARRS (…) sont complémentaires aux approches de la fusion par plasma ».
Face au scepticisme
La DARPA rappelle que « Depuis 2023, plusieurs groupes de recherche indépendants ont partagé des preuves, à la fois théoriques et expérimentales sur la fusion en milieu solide ». Elle insiste sur le fait que « certains résultats ont été reproduits de manière indépendante dans plusieurs laboratoires », bien que les médias n’en aient pas parlé.
Elle affirme que plusieurs avancées récentes ont permis, pour la première fois, de démontrer de manière définitive la fusion à basse température : « Several recent developments have overcome earlier limitations and have for the first time definitively demonstrated fusion at low temperatures ».
Selon l’agence, ces résultats ouvrent des domaines prometteurs pour augmenter significativement les réactions de fusion : « These results point to promising areas of exploration for significant increases ». C’est pourquoi la DARPA finance le programme MARRS pour « explorer quelles méthodes d’amplification pourraient être utilisées pour adapter la technologie de fusion à l’état solide à des taux utiles pour de futures applications …”.
Avec cette initiative, la course mondiale à la fusion nucléaire en milieu solide et à basse température est désormais officiellement lancée par les États-Unis.
PME française dans la course
Le 17 septembre 2025, j’annonçais sur ce même site de l’EPGE qu’une PME française avait développé les premiers micro-réacteurs à fusion nucléaire à fonctionnement continu, reposant sur une rupture technologique majeure : « la fusion en milieu dense, au sein d’un réseau métallique et à des températures basses ». Quatre mois plus tard, la DARPA confirme la nécessité d’explorer ces mêmes principes. Cette technologie pourrait ouvrir des perspectives majeures en matière d’énergie et de propulsion, avec des applications militaires, spatiales et civiles, typiquement duales.
Fruit de plus de cinq années de recherches et d’expérimentations, en toute discrétion et financée sur fonds propres, cette innovation pourrait ouvrir une « troisième voie » (titre de l’article du 17 septembre 2025) pour faire de la fusion nucléaire autrement, à côté des deux approches historiques que sont le confinement magnétique et le confinement inertiel. Contrairement à ces modèles centralisés et imposants (véritables cathédrales scientifiques), les prototypes de micro-réacteurs développés par cette PME française visent des applications embarquées qui pourraient permettre une valorisation industrielle à très moyen terme.
Pourtant, malgré son potentiel stratégique, touchant directement aux enjeux de souveraineté technologique et énergétique, cette annonce — comme les messages adressés à certains décideurs publics — n’a suscité jusqu’à présent souvent que silence au mieux un scepticisme prudent.
Conclusions provisoires
Avec le programme MAARS, la DARPA fait de la fusion nucléaire en milieu solide une priorité non seulement scientifique mais aussi politique, en se mobilisant directement pour la Défense américaine et en cherchant à en faire un futur « game changer » énergétique et technologique. La France dispose déjà d’une PME en avance sur cette rupture. Un départ à l’étranger ou une prise de contrôle extérieure pourrait constituer une perte stratégique. Analyser, protéger et accompagner (recherche, financement) cette PME, c’est faire le choix de la souveraineté mais aussi peut-être d’un nouveau leadership. Car l’enjeu dépasse celui de l’énergie : il engage notre capacité à être des éclaireurs et non des suiveurs, dans les technologies de rupture du XXIᵉ siècle, en acceptant de prendre le risque de parier sur des innovations de rupture.
Pour aller plus loin
- DARPA / Page d’accueil MAARS
https://www.darpa.mil/research/programs/marrs-mechanisms-amplification-fusion-reaction-rates-solids
- DARPA / Appel à projet
https://sam.gov/opp/11992d127cd948eeb670cc8576a3710a/view
- DARPA / Présentation technique
- NASA / page d’accueil LCF
https://www.nasa.gov/glenn/glenn-expertise-space-exploration/lattice-confinement-fusion/
- NASA / Vidéo ICCF24
https://www.youtube.com/watch?v=axH4kmYediQ&t=1166s


