Guerre cognitive et guerre cognitique

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Réaction de Christian Harbulot à l’article de Patrice Cardot

Ouvrir le lien : Guerre cognitive et guerre cognitique – Analyse intégrée des mécanismes neurobiologiques et informationnels

Par Patrice Cardot

Cette analyse réalisée par Patrice Cardot a pour point d’ancrage le raisonnement scientifique accumulé par les sciences de la cognitique.  Il y intègre en suite la dimension que prend progressivement ce qu’on appelle aujourd’hui la guerre cognitive dont s’emparent progressivement les institutions de défense et l’OTAN. Mais les sciences de la cognitique comme la version intentionnelle militaire ou otanienne se heurtent à des angles morts qui fragilisent leur édifice conceptuel.

L’importance de la culture du faible par rapport à la culture du fort dans les affrontements informationnels.

Les mécanismes de contrôle de l’esprit ont atteint leurs limites dans les guerres où le faible a vaincu le fort dans les confrontations informationnelles. L’échec américain dans la conduite de la guerre du Vietnam est d’abord un échec cognitif. Comme le synthétise l’aperçu IA qui est rappelé ici afin de documenter l’angle mort des sciences de la cognitique  :

La théorie des jeux a été massivement utilisée par l’administration américaine et le Pentagone lors de la guerre du Vietnam pour modéliser les opérations, mais elle a conduit à un échec stratégique majeur face à une résistance asymétrique. [1, 2]

L’application des mathématiques à la stratégie militaire

  • Modélisation froide : Les analystes américains ont traité le conflit comme une « guerre parfaite » sur le plan mathématique, en quantifiant les pertes, les bombardements et les flux logistiques (comme la théorie des dominos).
  • Théorie des jeux de guerre : L’approche cherchait à anticiper les réactions du Việt Cộng et du Nord-Vietnam à l’aide de matrices de gains et de calculs de dissuasion. [1, 2]

Les limites et l’échec de la modélisation

  • Facteurs non quantifiables : La théorie a échoué à intégrer la détermination idéologique, la lutte anti-coloniale et la résistance populaire de long terme des Vietnamiens.
  • Asymétrie : Les États-Unis ont appliqué des schémas de confrontation de type Guerre froide (jeux à somme nulle ou dissuasion nucléaire transposée) inadaptés à une guerre de guérilla dans la jungle.
  • Décalage politique : La modélisation mathématique a validé des choix tactiques victorieux sur le terrain mais s’est soldée par une défaite politique et stratégique totale.

Force est de constater que la puissance des sciences cognitiques américaines et leur application cognitive par une relecture des auteurs français Galula et Trinquier a abouti à un échec stratégique. L’aperçu IA est aussi intéressant à consulter dans ce cas de figure :

L’affirmation selon laquelle l’alliance entre les sciences cognitives américaines et la relecture doctrinale de David Galula et Roger Trinquier s’est soldée par un échec stratégique est au cœur des débats contemporains sur la contre-insurrection (COIN).

Si l’armée américaine a modernisé ses méthodes d’influence et de guerre psychologique grâce aux sciences comportementales, l’application pratique de ces théories en Irak et en Afghanistan a révélé des limites structurelles majeures.

Voici une évaluation des dynamiques, des réussites doctrinales et des causes profondes de cet échec stratégique :

La tentative de synthèse : Sciences cognitives et COIN à la française

L’armée américaine, notamment sous l’impulsion du général David Petraeus lors de la rédaction du manuel FM 3-24 en 2006, a cherché à conceptualiser la « guerre au sein de la population ». Elle a croisé deux approches :

  • La doctrine française (Galula/Trinquier) : Reposant sur l’idée que la population est l’enjeu central (« gagner les cœurs et les esprits ») et que le contrôle policier, le maillage territorial et la déstructuration des réseaux clandestins sont les clés de la victoire.
  • Les sciences cognitives et comportementales : Utilisées pour cartographier l’environnement humain (via les Human Terrain Systems), comprendre les biais décisionnels des populations locales, et optimiser les opérations d’influence (PsyOps / MISO) afin de légitimer la force occupante.

Les raisons de l’échec stratégique

La greffe de ces concepts scientifiques et historiques sur les théâtres d’opérations modernes s’est heurtée à plusieurs contradictions fondamentales :

Dimensions Approche théorique (COIN & Sciences Cognitives) Réalité du terrain (Échec stratégique)
Compréhension culturelle Modéliser le comportement des populations grâce aux algorithmes et à l’anthropologie quantitative. Réductionnisme technocratique : Incapacité à saisir les dynamiques tribales réelles, le poids de la religion et le rejet viscéral de l’occupation étrangère.
Ingénierie sociale « Fabriquer » de la légitimité politique et institutionnelle par des incitations cognitives et économiques. Rejet de la greffe démocratique : Les gouvernements locaux soutenus (Kaboul, Bagdad) ont été perçus comme corrompus et illégitimes, privant la stratégie de son pilier politique.
Temporalité Cycles rapides d’adaptation cognitive basés sur l’analyse de données de masse (Big Data). Guerre d’usure asymétrique : Les insurgés (Talibans, EI) ont joué sur le temps long, la résilience culturelle et le nationalisme, rendant obsolètes les modélisations cognitives à court terme.

 

Un autre angle mort et non des moindre porte sur les champs d’affrontement informationnel concernant les terrains géoéconomiques, sociétaux, culturels et religieux qui sont encore très mal couverts par l’approche institutionnelle de la guerre cognitive.

L’aperçu IA donne un éclairage concordant avec cette mise en garde.

Il est tout à fait exact que l’approche institutionnelle et militaire de la guerre cognitive reste encore trop souvent centrée sur la dimension cybernétique et informationnelle technique, délaissant les dynamiques plus profondes, qu’elles soient économiques, sociétales ou convictionnelles.

Alors que les doctrines officielles (notamment au sein de l’OTAN ou des ministères de la Défense) ont tendance à aborder la menace sous l’angle de la désinformation, de la manipulation de données ou de la sécurité des réseaux, la réalité des conflits hybrides modernes montre que l’esprit humain est attaqué à travers ses structures de croyance, ses dépendances matérielles et ses appartenances culturelles.

Voici une grille de lecture des angles morts actuels de cette approche institutionnelle :

  1. Le terrain géoéconomique : la capture des esprits par la dépendance

Les institutions séparent souvent la guerre économique (sanctions, barrières tarifaires) de la guerre cognitive. Pourtant, l’économie est un puissant vecteur d’influence psychologique :

  • Guerre cognitive par l’infrastructure : L’accès à des technologies ou à des financements (ex. les routes de la soie) crée un réflexe d’alignement politique inconscient chez les décideurs d’un pays tiers.
  • Guerre cognitive par la norme : L’imposition de normes comptables, juridiques ou environnementales formate la manière dont les élites mondiales conçoivent le « succès » ou la « légalité », biaisant la prise de décision stratégique avant même qu’un conflit n’éclate.
  1. Le terrain sociétal : la polarisation et l’exploitation des failles internes

L’approche militaire cherche souvent un « attaquant étatique » identifiable. Or, la guerre cognitive sociétale se greffe sur des colères organiques existantes :

  • L’instrumentalisation des fractures : Les adversaires systémiques n’inventent pas les débats sur le climat, le genre ou les inégalités ; ils injectent des narratifs toxiques pour radicaliser les positions.
  • L’objectif de paralysie : L’appareil d’État peine à qualifier ces attaques car elles touchent à la liberté d’expression. Le but ultime n’est pas de faire gagner une idée, mais de détruire la confiance envers les institutions démocratiques (justice, médias, science).
  1. Les terrains culturels et religieux : la guerre des représentations et du sacré

Il s’agit probablement du plus grand angle mort des institutions occidentales, souvent marquées par un biais de rationalité technique et juridique.

  • Le soft power agressif : La culture (cinéma, jeux vidéo, universités) est utilisée pour réécrire l’histoire ou normaliser des modèles autoritaires. L’institution militaire, centrée sur le temps court de la crise, saisit mal ces dynamiques de long terme (qui durent parfois plusieurs décennies).
  • Le levier confessionnel et moral : La religion et les valeurs dites « traditionnelles » sont mobilisées comme des armes de délégitimation de l’Occident (présenté comme décadent). Les institutions militaires, laïques par nature, manquent de grilles de lecture théologiques ou anthropologiques pour contrer des stratégies d’influence basées sur la foi ou le sacré.

Pourquoi l’institutionnel peine-t-il à s’adapter ?

  • Un cloisonnement rigide : Les ministères de la Défense s’occupent du militaire, les Affaires étrangères du diplomatique, et l’Intérieur du sociétal. La guerre cognitive exige pourtant une approche globale (dite Whole-of-Society).
  • Le défi éthique : Pour une démocratie, intervenir sur les terrains culturels, religieux ou sociétaux comporte le risque de dériver vers la propagande d’État ou la censure, ce qui paralyse l’action institutionnelle.

 

Notons que l’IA est encore très mal documentée sur les apports de la culture du faible, et notamment les cultures subversives diverses et variées des deux derniers siècles (matrice offensive informationnelle qu’on retrouve dans de nombreuses démarches d’acteurs de la société civile mais aussi dans la légitimité acquise par un certain nombre d’ONG.

Il en est de même sur les manœuvres de manipulation ou de dissimulation de stratégies offensives menées par le fort. A titre d’exemple, l’IA est encore très pauvre pour décortiquer les stratégies américaines d’encerclement cognitif par le biais éducatif et sociétal dans les sociétés occidentales ou non occidentales. Mais aussi pour en déterminer l’intérêt stratégique notamment par la création d’une dépendance (durable et non revendiquée) des pays cibles (alliés ou pas) à l’égard des Etats-Unis. L’économie numérique est un beau cas d’école.

 

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