Par Guiseppe Gagliano
Droits de douane, contrôle des investissements, protection des technologies : le durcissement allemand prend son sens à travers les catégories de la guerre économique. Mais défendre l’industrie européenne exige davantage qu’une succession de restrictions.
Du commerce à la puissance
L’Allemagne découvre le coût stratégique d’une relation longtemps évaluée à travers ses bénéfices commerciaux. Un marché extérieur peut enrichir les entreprises tout en créant des vulnérabilités pour leur pays d’origine. La rentabilité immédiate et la préservation de la puissance industrielle suivent parfois des trajectoires divergentes. C’est précisément l’une des clés de lecture proposées par l’École de guerre économique française : examiner l’économie comme un espace de rapports de force dans lequel les États cherchent à préserver ou à accroître leur puissance. Dans cette perspective, conquérir un marché signifie aussi acquérir des connaissances, maîtriser des technologies et renforcer sa liberté de décision.
Les analyses publiées sur OPIG soulignent également l’importance de l’intelligence économique, de la coordination entre pouvoirs publics et entreprises, ainsi que de l’emploi stratégique des normes et des instruments commerciaux. Appliquée au cas allemand, cette grille conduit à poser une question simple : qui transforme les échanges en capacités durables ?
Cartographier les dépendances
Les mesures évoquées dans les informations publiées en septembre comprennent des restrictions supplémentaires sur les véhicules hybrides chinois, des sociétés communes obligatoires, un contrôle renforcé des investissements et des exportations. Elles doivent être distinguées de décisions définitivement adoptées : le calendrier alors annoncé ne suffit pas à établir leur entrée en vigueur. Leur logique commune consiste à retrouver une capacité d’action sur les flux de marchandises, de capitaux et de connaissances. Pour être efficace, cette démarche doit partir d’une cartographie des dépendances : quels approvisionnements peuvent être remplacés, dans quels délais et à quel coût ? Quelles compétences disparaîtraient avec un fournisseur ? Quelles technologies transférées permettraient de créer un concurrent difficile à rattraper ?
L’intelligence économique devient ici un outil de décision. Une liste de secteurs sensibles reste insuffisante. Il faut identifier les entreprises, les procédés, les infrastructures et les relations contractuelles qui conditionnent réellement la continuité de la production.Le danger serait de traiter toute importation comme une menace équivalente. Une dépendance stratégique se mesure à ses conséquences en cas de rupture et à l’absence de solution de remplacement.
L’accès au marché comme levier
Le marché européen constitue une ressource de puissance. Son ouverture peut être négociée en contrepartie d’engagements industriels précis. Une implantation productive, cependant, ne garantit pas automatiquement une autonomie accrue. Dans l’hypothèse de sociétés communes imposées aux investisseurs chinois, l’enjeu serait la répartition du contrôle : brevets, recherche, logiciels, fournisseurs et décisions d’investissement. Une usine d’assemblage pourrait créer des emplois tout en conservant ses principales dépendances technologiques à l’extérieur.
À l’inverse, une coopération accompagnée d’une véritable maîtrise des procédés et d’un tissu de fournisseurs locaux pourrait renforcer les capacités européennes. Le résultat dépendrait des contrats, de leur contrôle et de la capacité des entreprises européennes à absorber les connaissances. Le même raisonnement vaut pour les droits de douane. Ils peuvent donner du temps à une industrie. Leur utilité stratégique dépend de l’usage de ce délai : innovation, formation, investissement et réduction des coûts. Sans transformation productive, la protection risque surtout de renchérir les achats.
La bataille des représentations
La confrontation se joue aussi dans la manière de définir le problème. L’EGE analyse, à travers la notion d’encerclement cognitif, les mécanismes par lesquels un acteur impose un cadre de pensée qui favorise ses intérêts et restreint les choix des autres. Cette catégorie permet d’interroger les discours européens comme chinois, sans présumer que toute communication relève d’une manipulation. Présenter systématiquement une restriction comme une défense légitime, ou toute protection comme une hostilité injustifiée, évite de discuter ses effets concrets.
L’Europe doit également examiner ses propres responsabilités : choix d’investissement, organisation industrielle, financement de la recherche et priorités énergétiques. Attribuer chaque difficulté à Pékin pourrait protéger certains dirigeants économiques de l’évaluation de leurs décisions. Une politique lucide doit pouvoir reconnaître simultanément les pratiques contestables d’un partenaire et les insuffisances internes qui aggravent leurs conséquences.
Une stratégie européenne, pour quels intérêts ?
La volonté allemande d’obtenir une réponse européenne soulève enfin une question de répartition. Les entreprises exportatrices, les producteurs concurrencés, les utilisateurs de composants importés et les consommateurs ne supporteraient pas les mêmes coûts. Une mesure favorable à un constructeur pourrait pénaliser un fournisseur ou provoquer des représailles contre un autre secteur. L’intérêt industriel allemand ne devient donc pas automatiquement l’intérêt collectif européen. Il doit être confronté aux besoins des autres économies et accompagné de mécanismes de compensation.
Trois orientations sont possibles : une escalade généralisée, une protection ciblée négociée avec Pékin, ou une diversification progressive soutenue par l’investissement. La deuxième et la troisième peuvent se compléter, à condition de fixer des objectifs vérifiables et de préparer les réponses aux contre-mesures chinoises. La dimension militaire renforce cette exigence. Une défense crédible dépend aussi des capacités de production, des composants et de la continuité logistique. Remplacer une dépendance extérieure par une autre laisserait entière la fragilité stratégique.
Berlin a raison de réexaminer les conditions de sa relation avec la Chine. Mais l’épreuve décisive sera sa capacité à contribuer à une puissance productive européenne. Une barrière commerciale peut ralentir un concurrent ; seules des compétences, des technologies et des investissements maîtrisés donnent les moyens de soutenir durablement la confrontation.
Sources
– OPIG, « La guerra economica: il conflitto invisibile che decide il futuro delle nazioni » : https://intelligencegeopolitica.it/la-guerra-economica-il-conflitto-invisibile-che-decide-il-futuro-delle-nazioni/
– École de guerre économique, « La guerre économique dans le dictionnaire de la guerre et de la paix » : https://www.ege.fr/infoguerre/2018/09/guerre-economique-dictionnaire-de-guerre-de-paix
– École de guerre économique, « Guerre économique : la question essentielle des encerclements cognitifs » : https://www.ege.fr/infoguerre/2019/04/guerre-economique-question-essentielle-encerclements-cognitifs
– Bloomberg, « Germany to Lobby EU on China Policy, May Seek More Tariffs », 14 septembre 2026 : https://news.bloomberglaw.com/international-trade/germany-to-lobby-eu-on-new-china-policy-may-seek-more-tariffs
– Destatis, « China is Germany’s most important trading partner once again in 2025 » : https://www.destatis.de/EN/Press/2026/02/PE26_056_51.html


