par Gagliano Giuseppe (Cestudec)
Centro Studi Strategici
Le marché n’est pas un espace neutre
En 2025, les échanges entre l’Italie et la France ont atteint 112,3 milliards d’euros, soit une progression de 54 % par rapport à 2014. Mais s’arrêter aux statistiques commerciales revient à n’observer que la surface. Selon l’école française de la guerre économique, le commerce n’est pas une activité pacifique exclusivement régie par les prix : il constitue également un rapport de force dans lequel États, entreprises, banques, fonds d’investissement, normes, informations et appareils diplomatiques concourent à la conquête des marchés, des technologies et des centres de décision.
L’EPGE invite ainsi à lire l’économie à travers les catégories de l’accroissement de puissance, des dépendances, de la prédation et de la suprématie informationnelle. La mondialisation n’aurait pas supprimé les conflits, mais rendu leurs instruments moins visibles : il ne s’agit plus nécessairement d’occuper des territoires, mais de contrôler des entreprises, des brevets, des données, des normes et des chaînes de production. La relation franco-italienne doit donc être examinée dans sa double nature. La France et l’Italie sont partenaires, mais demeurent concurrentes. Elles peuvent construire ensemble des capacités européennes tout en se disputant des entreprises, des contrats, de l’influence et la direction des ensembles industriels.
Quand la complémentarité devient une asymétrie
L’Italie apporte un secteur manufacturier diffus, des districts productifs, des petites et moyennes entreprises spécialisées ainsi qu’une remarquable capacité d’adaptation. La France possède de grands groupes, des capitaux plus concentrés et un État habitué à coordonner l’industrie, la finance, la diplomatie et la défense. Cette complémentarité peut produire une puissance commune, mais aussi une hiérarchie. Le risque est que l’Italie fournisse les usines, les techniciens, les brevets et les compétences, tandis que la France concentre la direction, le financement et la capacité de décision. Une entreprise peut continuer à produire en Italie tout en cessant d’être italienne sur le plan stratégique. Les activités demeurent, mais la recherche est orientée ailleurs, les rapports avec les clients sont absorbés, les commandes sont décidées depuis un autre centre et l’entreprise passe du statut d’acteur autonome à celui de simple fournisseur. C’est précisément le type de transformation que l’intelligence économique doit repérer avant qu’elle ne devienne irréversible. Il ne suffit pas de connaître le prix d’une acquisition. Il faut déterminer qui contrôlera les informations, quelles technologies pourront être transférées, où seront prises les décisions et quel pays renforcera sa position dans la chaîne de valeur.
L’analyse développée par l’EPGE sur le cas Mecaer montre comment, dans le secteur aérospatial, un transfert de contrôle peut progressivement modifier la souveraineté industrielle sans provoquer de fermetures immédiates ni de crises visibles. La France fait système, l’Italie vend ses excellences. La France considère depuis longtemps l’entreprise stratégique comme un instrument de puissance. Une société aérospatiale, énergétique ou militaire n’est pas seulement un bilan financier : elle représente des compétences, des réseaux de fournisseurs, un accès aux administrations, des connaissances techniques et une capacité d’influence.
L’Italie possède des secteurs d’excellence comparables, mais les inscrit rarement dans une stratégie nationale. Sa puissance industrielle est supérieure à sa capacité de protection. Rome intervient souvent lorsqu’une acquisition est déjà annoncée, tandis que Paris travaille bien en amont, en reliant l’administration publique, les grands groupes, les banques, les fonds d’investissement et la diplomatie économique. Comme le souligne l’OPIG, la guerre économique est particulièrement efficace parce qu’elle demeure invisible : elle ne provoque pas nécessairement de destructions matérielles, mais entraîne la perte d’entreprises, d’emplois, d’autonomie et de capacité politique. L’intelligence économique doit permettre d’identifier ces offensives en construisant une coopération permanente entre l’État et le secteur privé. Le problème italien ne réside donc pas dans l’agressivité française, mais dans l’absence d’un système italien aussi organisé. On ne peut reprocher à la France de défendre ses intérêts. On peut en revanche reprocher à l’Italie de ne pas avoir défini les siens avec la même clarté.
Défense et espace : coopération ou conquête silencieuse ?
ATR, Thales Alenia Space, Eurosam, Naviris et le système de défense aérienne SAMP/T démontrent que la coopération peut produire des capacités de niveau mondial. Mais les secteurs militaire et aérospatial exigent précisément la plus grande vigilance. Dans les conflits contemporains, la supériorité dépend également des capteurs, des composants électroniques, des logiciels, de la maintenance, des satellites et de la disponibilité des données. Celui qui contrôle les sous-systèmes peut conditionner l’utilisation du système complet. Une coopération formellement équilibrée peut donc dissimuler des dépendances décisives. L’intelligence économique devrait examiner la répartition de la propriété intellectuelle, l’accès aux données, la localisation des centres de recherche, la distribution des exportations et le contrôle des décisions. Sans ces garanties, l’autonomie stratégique européenne risque de devenir la formule élégante par laquelle un État européen absorbe les capacités industrielles d’un autre.
Le troisième concurrent est celui qui apporte l’argent
Il existe également un danger extérieur. La France et l’Italie peuvent intégrer leurs technologies, mais si les capitaux nécessaires à leur développement proviennent principalement des États-Unis ou d’Asie, le centre de la nouvelle puissance industrielle pourrait se déplacer hors d’Europe. Le capital n’est jamais seulement de l’argent. Il apporte des droits de vote, un accès aux informations, une influence sur les choix et la capacité de déplacer la recherche et la production. Une technologie franco-italienne financée, organisée et commercialisée par des fonds étrangers ne serait européenne que par son origine. Il faudrait donc créer un fonds bilatéral pour les technologies stratégiques, alimenté par l’épargne privée, les institutions financières et les capitaux publics, avec des pouvoirs spéciaux destinés à empêcher la perte du contrôle. La défense, l’espace, l’énergie, l’intelligence artificielle, l’industrie pharmaceutique, le calcul avancé et les infrastructures numériques devraient être considérés comme des composantes de la sécurité nationale.
Une centrale commune d’intelligence économique
Le traité du Quirinal devrait être complété par une structure franco-italienne permanente chargée de recueillir et d’analyser les informations économiques stratégiques. Elle aurait pour mission d’identifier les dépendances, les technologies critiques, les investisseurs, les campagnes d’influence et les opérations financières susceptibles de modifier les équilibres industriels. Mais une structure commune n’aurait de sens qu’en présence d’une véritable réciprocité. Rome devrait connaître ses propres priorités avant de les partager avec Paris. Sans doctrine nationale, l’intelligence bilatérale risquerait de devenir un instrument supplémentaire au service du système le mieux organisé. Il faut déterminer quelles entreprises ne peuvent être cédées, quelles technologies doivent rester sous contrôle national, quelles acquisitions nécessitent des contreparties et quels programmes communs doivent garantir une réelle parité décisionnelle. Il est également nécessaire d’acquérir une capacité d’influence sur les normes européennes, car celui qui établit les règles techniques désigne souvent les vainqueurs industriels.
Trois scénarios pour l’avenir
Dans le premier scénario, la France et l’Italie construisent un pôle autonome capable de financer et de protéger ses technologies, en compensant l’affaiblissement allemand et les pressions américaines et chinoises. Dans le deuxième, l’intégration progresse de manière asymétrique : la France consolide les centres de décision tandis que l’Italie conserve principalement les activités de production. Il s’agirait d’une coopération dans la forme, mais d’une subordination dans la réalité. Dans le troisième, les deux pays perdent la bataille. Ils produisent des innovations, mais les capitaux, les plateformes et les marchés sont contrôlés par des puissances extérieures. L’axe franco-italien ne deviendrait alors pas un centre de puissance, mais une réserve de compétences mise à la disposition d’autres acteurs. Le niveau record des échanges ne constitue donc qu’un point de départ. La véritable question est de savoir qui parviendra à transformer cette richesse en capacité de décision. Car, dans la guerre économique, le vainqueur n’est pas nécessairement celui qui produit le plus : c’est celui qui connaît, protège, finance et dirige ce qui est produit.


