Le chaînon manquant français : la guerre de l’information par le contenu

Ville, Panorama, Smartphone, Contrôle

Par Christian Harbulot

Directeur de l’EGE et Directeur associé du cabinet Spin Partners

En 2015, l’EGE avait publié un rapport[i] pour alerter les autorités françaises sur la question de la guerre de l’information par le contenu. Six ans plus tard, le pouvoir politique français n’a toujours pas su prendre la mesure du problème.

La guerre de l’information par le contenu se joue sur trois échiquiers majeurs :

  • Le politico-militaire.
  • L’économique.
  • Le sociétal et le culturel.

Les deux derniers échiquiers représentent le plus gros volume des attaques informationnelles recensées dans le monde depuis la fin de la guerre froide. Les forces en action ne sont plus de nature militaire ou policière. Les forces attaquantes issues de la société civile sont aujourd’hui numériquement les plus importantes.

Une rupture conceptuelle

Ce constat traduit une rupture conceptuelle avec les approches classiques[ii] qui se focalisent sur la dimension politique de l’usage de l’information. Les chercheurs paraétatiques et les représentants de l’institution évitent de traiter les affrontements informationnels de nature économique, sociétale et culturelle.

Cette rupture conceptuelle est alimentée par la différenciation entre les deux matrices de la guerre de l’information par le contenu : la culture du fort et la culture du faible[iii]. Au cours des deux derniers siècles, la culture du faible a pris une importance croissante.

Mais l’efficacité du faible a été souvent niée pour des prétextes idéologiques. Le fort (les régimes démocratiques occidentaux) avait raison contre le faible[iv] (les forces subversives téléguidées par le monde communiste). N’oublions pas que c’est sur le terrain de de la guerre de l’information par le contenu que le faible a démontré sa supériorité sur le fort (guerres coloniales et guerre du Vietnam).

La perte d’un certain monopole du combat par l’information

Rappelons une évidence de nature « culturelle » : il est difficile d’apprendre à utiliser la parole comme une arme lorsqu’on a été formé pour se taire. Cette formule n’est pas aussi légère qu’elle en a l’air. Elle souligne la contradiction fondamentale qui prévaut dans la matrice du monde du renseignement. Ce dernier ne peut pas aborder la question de la guerre de l’information par le contenu hors de ce cadre de contrainte. Dans le monde du renseignement, le silence prévaut sur la prise de parole.

La guerre de de l’information par le contenu sur l’échiquier économique et sociétal s’exerce principalement par l’art de la rhétorique et la capacité d’occuper le terrain par la production de connaissances. Les services de renseignement et de sécurité ne sont pas conçus pour s’investir sur un terrain où la légitimité se gagne dans l’ouvert et non dans le fermé. Leur mode de fonctionnement et leur organisation sont souvent incompatibles avec les nouveaux modes opératoires suscités par la société de l’information.

La temporalité de la guerre de l’information par le contenu n’est pas limitée à des missions ponctuelles de services spéciaux. Les combats par l’information peuvent être menés sur des périodes très longues comme le démontrent les situations conflictuelles dans le domaine de la guerre économique.

Une nouvelle problématique du combat

Les nouvelles règles de combat par l’information impliquent une rupture avec les schémas traditionnels du combat pour/par/contre l’information. Pour comprendre cette nécessité de rupture, plusieurs éléments sont à prendre en compte :

  • Le temps nécessaire au processus de professionnalisation. Les expériences menées dans les structures privées soulignent les années incompressibles de capitalisation de la connaissance pour mettre à un niveau opérationnel suffisant le savoir faire des équipes appelées à mener ce nouveau type de combat.
  • La transversalité dans la conduite des opérations avec des équipes complémentaires à fort niveau de créativité. L’atypisme n’est pas un facteur d’exclusion.
  • Le recours quasi systématique à une mémoire opérationnelle qui prend en compte une capacité d’analyse critique de la stratégie et de la tactique pouvant aboutir à des changements rapides de l’axe d’attaque défini au départ de l’action.

L’impératif du changement de logiciel

La société de l’information est un nouveau terrain d’affrontement qui s’ajoute à celui du monde militaire et du monde du renseignement. Si des structures militaires appropriées et des services spécialisés sont amenés à prendre régulièrement en compte cet état de fait, ce nouveau terrain d’affrontement ne constitue pas le point central des préoccupations de leur hiérarchie respective. La guerre de l’information par le contenu est au mieux considérée comme une manœuvre d’appoint, et non le cœur d’une démarche stratégique.

Il est urgent de prendre conscience de l’existence d’un centre de gravité informationnel qui doit déterminer le choix des actions à mettre en œuvre pour sortir victorieux des rapports de force majeurs auxquels la France est désormais confrontée.

Cela implique un autre type de réponse que les timides démarches initiées par les instances gouvernementales pour lutter contre des fakenews. Des solutions existent. Elles sont audacieuses dans la mesure où l’appareil de combat capable de mener une guerre de l’information par le contenu reste à inventer.


[i] « La France peut-elle vaincre Daesh en guerre de l’information ? » 

[ii] Céline Marangé et Maud Quessard, Les guerres de l’information à l’ère numérique, Paris, PUF, 2020.

[iii] « 50 ans de guerre de l’information ».

[iv] Roger Muchielli, Paris, La subversion, éditions CLC, 1976.